Qui marche à quatre pattes le matin…
Samedi 27 septembre 2025 à 07h
Cette semaine, Fabien, de Selles-sur-Cher, nous interroge au sujet d’une canne de conscrit en verre. L’occasion pour Aymeric Rouillac, notre commissaire-priseur, de nous en dire plus sur l’histoire et la valeur de cette orthèse.

Le service militaire a été suspendu par une décision de Jacques Chirac le 28 octobre 1997, afin de professionnaliser l’armée. Toutefois, le nouveau Premier ministre, Sébastien Lecornu, semble aujourd’hui vouloir réinstaurer un service militaire volontaire, comme l’indique le communiqué du 19 septembre 2025. L’occasion de nous remémorer la question de la conscription, instaurée en France dès 1798, afin d’affirmer le principe selon lequel « tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ».
L’objet de la semaine est justement une canne dite « de conscrit ». Cette canne, au pommeau recourbé, est entièrement en verre torsadé transparent et décoré d’un filet jaune. Elle mesure 79 cm de long et son extrémité est cassée.
« Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie »
La canne est une orthèse particulièrement ancienne. À l’origine simple morceau de bois ramassé pour compenser une faiblesse physique, l’usage de la canne remonte au moins à l’époque de Toutankhamon, dans la tombe duquel on a retrouvé près d’une centaine de cannes, certaines réalisées en matériaux précieux, sculptées ou ornées de pierreries. Elle est également mentionnée dans le mythe d’Œdipe et du Sphinx, où l’homme marche à trois pattes en s’appuyant sur une canne au soir de sa vie. La canne semble décliner au Moyen Âge, mais réapparaît à la Renaissance et à l’époque moderne, où elle devient un symbole de statut social, passant de palliatif à véritable accessoire de mode. Devenue apanage des princes et de l’aristocratie, elle se transforme et s’enrichit, comme en témoignent les cannes richement décorées, telle celle du duc de Richelieu, estimée à 10 000 écus selon les sources de l’époque. Cette mode se poursuit au XIXe siècle, où la canne devient l’accessoire indissociable des dandys.
La fin de la « quille »
Quant aux cannes de conscrit, elles apparaissent vraisemblablement à la fin du XIXe siècle. Symboles de virilité et de passage à l’âge adulte, elles étaient achetées par les jeunes hommes au moment de leur départ pour le service militaire, puis conservées par la famille jusqu’à leur retour. Généralement en verre creux, la tradition voulait qu’elles soient remplies d’alcool, puis brisées pour célébrer le retour du conscrit, dans un geste de partage du breuvage marquant la fin de la « quille ». Si la canne restait intacte, cela signifiait que le conscrit n’était pas revenu, et elle était alors conservée en souvenir.
Concernant votre canne, Fabien, un doute peut apparaître. En effet, les cannes de conscrit sont généralement aux couleurs nationales. Selon Gilbert Ségas, celles qui, comme la vôtre, arborent des couleurs telles que le jaune, ne sont pas des cannes de conscrit, mais plutôt des objets produits par les manufactures verrières à des fins commerciales ou publicitaires. On peut donc penser qu’il ne s’agit pas d’une canne de conscrit « officielle », et que le bout ait pu être brisé à un autre moment. En ce qui concerne son estimation, elle pourrait se situer autour de 20 euros. Une somme qui vous permettrait de vous offrir deux places pour découvrir les techniques du travail du verre dans l’atelier de verrerie d’art d’Amboise, qui organise des visites tous les week-ends.
