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La buire de Blois : le renouveau à Sèvres (1879-1883)

Mardi 05 janvier 2021

par Cyrille Froissart

Buire de Blois, dessin par Paillet, 1884
Daniel Wilson (1840-1919), photographie par Nadar (1820-1910)
Cette forme d’aiguière, nommée Buire de Blois, créée en 1879, illustre à la perfection le profond renouveau artistique et technique entrepris par la manufacture de Sèvres dans la seconde moitié de la décennie 1870.

Pour preuve, il faut rappeler les sévères critiques dont la manufacture fut l’objet au début des années 1870, sa production jugée monotone, inférieure, de mauvais goût, un journaliste considérant que l’on y pratiquait « un art mort soigneusement embaumé ». Face à ces critiques et pour contrer la menace pesant sur son existence même, une profonde remise en question conduit la manufacture de Sèvres à mettre en place de nouvelles orientations esthétiques et techniques.
Un Conseil de perfectionnement est institué à partir 1872, s'efforçant de créer cet état d'esprit nouveau par lequel la maison doit être régénérée. La nécessité d’une direction effective quotidienne et d’une orientation esthétique, confiées à un homme de talent et de goût apparaissent évidentes. « Il fallait mettre à la tête des décorateurs un homme capable de corriger leurs compositions, de leur interdire les inventions bizarres dans lesquelles ils se jettent, avec l'espoir d'y trouver l'originalité »1. Le choix se porte en 1875 vers le peintre et sculpteur Albert-Ernest Carrier-Belleuse (1824-1887). Il est nommé à la tête de la direction artistique sous le titre de directeur des Travaux d’art. Il redessine alors une gamme complète de vases, quelques pièces de service comme le déjeuner à la Chimère et de nouveaux types d’objets : cendriers, baguiers et autres bibelots. Tamara Préaud résume ainsi ses créations à la manufacture de Sèvres : Elles relèvent de deux types: soit des formes très sobres laissant de vastes champs aux décorateurs (vase Saïgon, seau de Pompéï) ou des structures plus complexes, mais toujours équilibrées, enrichies d’éléments ornementaux dans le style néo-Renaissance qu’affectionne le sculpteur comme la buire de Blois, ou de figures servant de supports tel le vase de la Jeunesse. Carrier-Belleuse crée peu de sculptures : un surtout dit des Chasses composé de trois groupes, et quelques figures2.

En mars 1879, un nouvel administrateur est désigné pour remplacer Louis Robert à la tête de la manufacture : le chimiste d’origine alsacienne Charles Lauth.
En avril 1879, Lauth invite Carrier-Belleuse à « rechercher un artiste capable de l’aider dans l’exécution de nouvelles formes ». Albert Carrier-Belleuse propose alors de s’entourer de quatre sculpteurs pris à l’essai pour « donner du renouveau à la fabrication » : Charles Sevestre, Charles Edouard Maugendre, Eugène Dubois et Auguste Rodin, son élève3. Entre juin 1879 et décembre 1882, Rodin, qualifié de sculpteur pour la figure, fait ainsi partie du personnel extraordinaire non permanent de la manufacture à 3 francs de l’heure puis à l’auxiliaire à 1800 francs par an.

La buire de Blois : une coopération entre Carrier-Belleuse et Rodin

La buire de Blois est l’un des quelques exemples de la collaboration entre Carrier-Belleuse et Rodin à Sèvres. L’un est l’auteur de la forme, d’inspiration néo-Renaissance, l’autre, avec le sculpteur d’ornements Thomas-Jules Roger, responsable des sculptures.
Les registres des travaux des sculpteurs conservés aux archives de la manufacture de Sèvres révèlent que Roger reçoit tout au long de l’année 1879 des acomptes pour ses travaux sur l’anse, le bec, le pied et le collet de la buire de Blois4. Dans le même temps, il est noté qu’’Auguste Rodin travaille sur le modèle d’enfant formant anse de vase en novembre 18795.
Le catalogue de l’exposition des produits des manufactures nationales à l’Union Centrale des Arts décoratifs en 1884, où seront présentés trois buires de Blois, précise pour chacune d’elles : « Modèle de M. CARRIER-BELLEUSE ; sculpture exécutée par MM. RODIN et ROGER ».
Dans le catalogue de l’exposition Rodin : les Arts décoratifs, François Blanchetière analyse ainsi l’intervention de Rodin sur la buire de Blois : « l’enfant assis entre le col et le bec de la buire peut être attribué à Rodin : sa pose, et notamment la torsion étrange de son pied droit, correspond tout à fait au travail du sculpteur au début des années 1880. La figure féminine ailée à queue de poisson qui surmonte l’anse pourrait aussi avoir été modelée par Rodin6. »

La nouvelle porcelaine

En septembre 1879, Charles Lauth recrute le jeune chimiste Georges Vogt avec pour mission de découvrir une pâte analogue à celles de la Chine, capable de supporter des émaux colorés, des couleurs transparentes et des couleurs de fond de demi-grand feu. Depuis les années 1770, la porcelaine dure est cuite à Sèvres à 1400 degrés, température à laquelle ne résiste que peu de couleurs, ne permettant pas l’usage d’émaux transparents. Il fallait donc trouver comment l’on pouvait cuire de la porcelaine kaolinique et sa couverte à une température inférieure de 100 degrés. A force de travail, à la fin de l’année 1882, Vogt parvient enfin à trouver la solution donnant naissance à la pâte LV pour Lauth-Vogt, également nommée nouvelle porcelaine. Georges Vogt met alors très rapidement au point la palette d’émaux posés en épaisseur de type chinois.

Dans un article consacré à cette nouvelle porcelaine, Antoine d’Albis, chimiste, ancien chef du laboratoire de la manufacture de Sèvres, choisit précisément notre buire de Blois comme exemple pour illustrer la naissance de la pâte Lauth-Vogh : « Il s'agit là d'une pièce qui est une des toutes premières réalisations en porcelaine d'inspiration chinoise produites à la manufacture de Sèvres. Cette forme semble avoir été faite, sur mesure, pour tester et aussi démontrer les possibilités techniques d'une nouvelle pâte de porcelaine dont les propriétés étaient jusque-là inconnues. Ainsi sont rassemblées ici toutes les difficultés de nature à tenter le diable de toutes les manières possibles. En premier lieu la tenue au feu, avec un volume et un poids important qui s'exerce sur un piétement exceptionnellement étroit qui défie les règles de l'équilibre. Il suffirait en effet que la pièce penche un peu ou que la gazette ne soit pas parfaitement horizontale pour qu’à haute température, au moment de la vitrification, l'ensemble s'écroule. Le tournage, le moulage, la retouche ainsi que les multiples, et très aventureux collages, sont ici mis à rude épreuve. De plus, tout en ayant l'air de ne rien vouloir démontrer, il a été appliqué une couleur transparente de petit feu, inimaginable en porcelaine dure, sur la panse de la pièce. Rappelons que c'est précisément cette rare propriété qui a été à l'origine des recherches entreprises à Sèvres en vue de produire une porcelaine semblable à celle qui est faite en Chine »7. Les avantages de la pâte Lauth-Vogt sont manifestes sur notre buire de Blois : la cuisson à plus faible température permet l’emploi de ce vert pâle, d’une profondeur, d’une limpidité et d’un velouté que les couleurs sur pâte dure ne peuvent avoir. Le biscuit a une couleur chaude et légèrement ambrée qui le rapproche de la pâte tendre. Enfin, la plasticité de la pâte Lauth-Vogt permet de mêler audace, exubérance et très grande finesse.

Les buires de Blois réalisées à la manufacture de Sèvres

Seules huit buires de Blois sont réalisées entre 1883 et 1887 ; celle-ci est la première. Le peintre Achille Louis Bonnuit réalise les travaux de peinture et dorure de la buire en mai 18828.
Elle entre au magasin de vente de la manufacture le 31 mai 1883, décrite : 1 [Buire de Blois] fd [fond] ss [sous] émail vert clair, ornements en biscuit peints et rehaussé d’or L.V. [pour pâte Lauth-Vogt] ornement Bonnuit px [prix] de vente 1800.9
Cette première buire de Blois est vendue le 15 janvier 1884 à un certain Mr Wilson10.
Les trois suivantes, deux décorées et une en biscuit, sortent des ateliers entre juin 1884 et août 1884 et figurent toutes les trois à la huitième Exposition de l’Union Centrale des Arts décoratifs de 1884, sous les numéros 435, 599 et 669.
Quatre des huit exemplaires de cette forme, l’une des plus intéressantes de la période, sont aujourd’hui conservés dans des musées : c’est le cas des trois ayant figuré à l’exposition de l’UCAD de 1884, le n°435 à fond blanc décoré par Gustave Vignol est au musée de Limoges ; le n°599 à fond brun, décoré par Suzanne Apoil est conservé au Musée des Arts décoratifs de Paris ; et le n°669, en biscuit, donné en 1885 au South Kensington Museum de Londres est aujourd’hui toujours conservé au Victoria & Albert Museum. Enfin, une quatrième buire de Blois est affectée aux collections du musée de Sèvres en 1890. Elle avait été réalisée en 1887, formant paire avec une autre buire, vendue en 1889 à un M. Pelligrini11. La buire de Blois semble avoir été conçue avec ou sans couvercle. La buire du musée des Arts décoratifs de Paris et celle du Victoria and Albert Museum sont pourvues d’un couvercle mais l’exemplaire conservé depuis son origine au musée de Sèvres n’en possède pas. Un dessin de Fernand Paillet conservé aux archives de la manufacture montre également la buire de Blois sans couvercle (fig. 1).

Un certain Mr Wilson …

Mr Wilson, l’acheteur de notre buire de Blois, est très probablement de Daniel Wilson (1840-1919), avocat, homme d’affaires et homme politique. (fig. 2).

Il est le fils d’Antoinette-Henriette Casenave, issue d’une famille de magistrats et de parlementaires et de Daniel Wilson (1790-1849), industriel d’origine écossaise, fondateur en 1822 des forges de Charenton, puis propriétaire des forges du Creusot et qui s’enrichit considérablement dès les années 1820 en créant une usine à gaz pour l’éclairage public de Paris. Il réunit une collection très importante d’œuvres d’art. Il laisse à ses deux enfants une fortune colossale. Sa fille Marguerite restaure le château de Chenonceau, devenant un haut lieu de rencontres d’artistes et hommes de lettres. Son fils, également nommé Daniel, mène une carrière d’avocat, patron de presse et député d’Indre-et-Loire entre 1869 et 1889. Il épouse la fille de Jules Grévy, président de la République et devient sous-secrétaire d’Etat aux Finances en 1879, logeant à l’Elysée pendant six ans. L’Histoire retient surtout son implication dans le scandale des décorations qui éclate à l’automne 1887. Il est accusé d’avoir monnayé des milliers de décorations et notamment la Légion d’honneur pour obtenir des subventions pour ses journaux de province. Ce scandale entrainera la démission de son beau-père, le Président Grévy en décembre 1887 et la création de l’incrimination pénale spécifique de trafic d’influence12.

Notes :

1 Georges Chevallier-Chevignard, La manufacture de Porcelaine de Sèvres, Paris, 1908, p. 3
2 Tamara Préaud, Sèvres, 1740-2006, catalogue d’exposition, 2006, p. 399
3 François Blanchetière : « un franc-tireur inspiré, Rodin et la manufacture de Sèvres », Rodin : les Arts décoratifs, catalogue d’exposition, 2009, p. 122 et Anne Lajoix : « Auguste Rodin et les arts du feu », Revue de l’Art, n° 116, 1997, p. 77
4 Arch. Sèvres, cité de la céramique, registres Va’, 1ère série, 1879, f° 75
5 Arch. Sèvres, cité de la céramique, registres Va’ 71, 1879, f° 144
6 François Blanchetière : « Rodin décorateur à Sèvres », Rodin : les Arts décoratifs, catalogue d’exposition, 2009, notice d’œuvre n° 41, p. 94
7 Antoine d’Albis, « Une chinoiserie à la manufacture de Sèvres au XIXe siècle: ‘La porcelaine nouvelle’ », The French Porcelain Society Journal, vol. IV, 2011, pp. 161-186, suivi pp. 187-188 d’une étude de notre buire
8 Arch, Sèvres, cité de la céramique, registre Vj’88, f° 40
9 Arch. Sèvres, cité de la céramique, registre Vr’, n° 4, f° 21 v et registre Vv9, f° 75, n°1 avec une description plus succincte : 1 v. [vase] Buire de Blois fd [fond] vert décor de coul. [couleur] et or sur biscuit L.V. [Lauth-Vogt]
10 Arch. Sèvres, cité de la céramique, registre Vz15, fol. 62v°
11 Arch. Sèvres cité de la céramique, registre Vz15, f° 203 et Vaa 6, f° 76v
12 Michel Palmer, Les Wilson-Grévy, familles claniques, Aux origines d’un scandale à l’Elysée, Paris, 2018.

Bibliographie

- Roger Marx, Auguste Rodin céramiste, Paris, 1907
- Albert-Ernest Carrier-Belleuse, Application de la figure humaine à la décoration et à l’ornementation industrielles, Goupil et Cie, 1884
- June Ellen Hargrove, The life and Work of Carrier-Belleuse, Garland Pub., 1977
- Sous la direction de June Hargrove et Gilles Grandjean, Carrier-Belleuse, le maître de Rodin, catalogue d’exposition, Palais de Compiègne, 22 mai – 27 octobre 2014, RMN –Grand Palais, Paris, 2014.
- François Blanchetière, Rodin : les Arts décoratifs, catalogue d’exposition, 2009
- Anne Lajoix, « Auguste Rodin et les arts du feu », in Revue de l’Art, 1997, n°2, pp.76-89
- Tamara Préaud, « Le style Renaissance à Sèvres du XIX siècle », RACAR, Revue d’Art Canadienne, Canadian Art Review, vol. 6, n° 1, 1979, pp. 28-35.
- Marcelle Brunet, Tamara Préaud, Sèvres des origines à nos jours, 1978.
- Brigitte Ducros, Sèvres, une histoire céramique. De l’audace à la jubilation. Second Empire et IIIème République,. Editions courtes et longues. Paris. s.d.
- Charles Lauth et Georges Vogt, Notes « techniques de la porcelaine nouvelle. » Imprimerie Charles Usinger, Paris, 1885.
- Antoine d’Albis, « Peinture sur porcelaine, l’exposition de Paris 1884 ou, la querelle des émaux transparents ». Techne, Laboratoire de recherche des musées de France, n°6, 1997.
- Antoine d’Albis, « Une chinoiserie à la manufacture de Sèvres au XIXème siècle : La porcelaine nouvelle », The French Porcelain Society Journal, volume IV, 2011
- Antoine d’Albis, « Les progrès techniques à Sèvres au XIXe siècle ». The French Porcelain Society Journal, volume VII, 2018.

MANUFACTURE DE SÈVRES
ALBERT ERNEST CARRIER-BELLEUSE (Anizy-le-Château, 1824 - Sèvres, 1887)
AUGUSTE RODIN (Paris, 1840 - Meudon, 1917)

Buire de Blois, 1883

Aiguière en porcelaine nouvelle de forme balustre à panse aplatie sur piédouche nommée buire de Blois, l'anse surmontée d'une sirène ailée et terminée par des feuilles d'acanthe en relief, le déversoir orné d’un mufle de lion, un amour assis sur l'épaulement entre le déversoir et le col, quatre escargots sur le piédouche, décor en brun et or sur fond vert pâle de trophées de musique et draperies sur des deux faces de la panse et de guirlandes de lierre sur l’épaulement, l'anse, le déversoir, la sirène et l'amour en biscuit rehaussés d’or mat.
Modèle créé par Albert Carrier-Belleuse, les figures sur l’anse et le déversoir par Auguste Rodin et Jules Roger.
Marques : S. 82 en vert, cachet en rouge RF décoré à Sèvres 1883, marque en or AB pour Achille Bonnuit, marque en creux E L 82 2 LV pour Gervais Legré (tourneur) et pâte Lauth-Vogt (nouvelle porcelaine)
Cachet de Sèvres à l'intérieur du déversoir.

Haut. 42,5 cm.
(L’anse recollée, petits manques aux tentacules des escargots).

Provenance :
- Achetée à la manufacture de Sèvres le 15 janvier 1884 par Mr Wilson.
- Collection privée française.
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