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Métamorphose

Dimanche 01 mars 2020

par Philippe Rouillac

MÉTAMORPHOSE


« La tentative par l’Homme d’atteindre à la plus haute qualité – la culture – s’appuie d’abord sur la connaissance des œuvres du passé capable de l’y aider. Connaissance qui poursuivait le cycle de ses métamorphoses ». André Malraux, Psychologie de l’art, le musée imaginaire, 1949, p. 136.

…L’Art quand il ne bégaye pas, enchaîne étapes et révolutions esthétiques…
Les arts décoratifs, comme le mobilier n’y échappent pas. Ainsi en France dans les années 1760 on voit poindre un mobilier dit de style Transition. Conservant du style Louis XV fantaisie et courbes, et annonçant du style Louis XVI rigueur et sobriété. La livraison par le maître ébéniste Jean-François Oeben, d’une série de commodes dites aussi à la grecque pour la marquise de Pompadour magnifie parfaitement cette Transition.

Notre tableau de Jacopo di Cione, exactement quatre siècles plutôt illustre aussi une période de Transition pour la peinture occidentale, entre le Gothique et la Renaissance.
Emprunts à la tradition byzantine avec l’or, à la période gothique avec une Vierge frontale, en majesté, encadrée de saints semblables aux statues colonnes du portail royal de Chartres. Mais ici, le sourire de la Vierge et la physionomie de l’Enfant font un pas déterminant vers la Renaissance.
Au Trecento les Madones au regard dur, appuyé, voire sombre nous fixent instamment de Taddeo Gaddi à Giotto. Cette Vierge du Trecento a la tête légèrement inclinée sur la droite, le regard se perd, ne fixant ni observant personne l’entourant, pas même Jésus, ni nous-même. Elle peut paraître absente, mais est pensive, signe d’une vie intérieure intense - transperçant un sourire furtif.
Sourire furtif ! Millénaire antérieur quelque peu inhumain, derrière le sourire grec, solitaire sourire du bouddhisme, et ce court sourire de la fin du gothique - avec de Cione, c’est déjà la tendresse de l’Italie en 1360.

Le peintre en tire moins une transcendance, qu’il ne conserve les volumes en les transformant. La Renaissance commence par la psychologie de la création artistique. Ce sourire non figé, et encore fugace est le baiser de l’âme, comme ses yeux en sont les fenêtres. L’obliquité des paupières arrache à la Majesté gothique le mince sourire qui devait l’anéantir : il n’y a pas continuité mais métamorphose par les paupières et l’esquisse du sourire.

N’est-ce pas ce qu’André Malraux appelle « métamorphose » ?
D’une culture gothique vers la sensibilité du nouveau primat conjuguée avec l’ébauche de la connaissance des lois de la perspective. Certes la grande révolution picturale de la Renaissance la perspective, le nombre d’or, et la divine proportion n’est ici que simplement ébauchée par le piédestal du trône.

A partir de 1348, si la peste noire décime la population occidentale, elle est aussi le creuset d’un renouveau artistique, qui a conduit à la Renaissance. Florence a été particulièrement frappée par cette épidémie, ainsi la Vierge de notre tableau porte un grand manteau bleu, qu’elle déploie symboliquement au-dessus des fidèles pour les protéger des fléaux. Ici ce grand manteau voile sa tête.

Les traits, l’expression de l’Enfant comme le sourire de la Mère sont dans les limbes de la Renaissance. Jésus au large front, aux cheveux blonds et bouclés est déjà très en reconnaissance, en observation avec un regard interrogateur, rempli de tendresse – tout en retenant et relevant le voile blanc de sa Mère, de sa main droite. Les deux visages ne se touchent pas, les regards ne convergent pas, même si celui de Jésus est tendu vers Marie. Il s’agit d’un enfant non d’un petit adulte, tout en restant sur les genoux de sa mère - encore moins d’un adulte comme il l’était souvent représenté - esquissant le geste de bénédiction.

On assiste ici, avec Jacopo di Cione au passage pour la Vierge, d’une sculpture de douleur à une peinture de sourire - à une représentation suggestive des fluctuations de l’âme, à l’amorce des sentiments et des passions.

Philippe ROUILLAC


Lire l'article de Stéphane Pinta, expert au cabinet Turquin

Lire la présentation par Jacques Farran
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