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Les Calder de Quenault

Dimanche 17 novembre 2019 à 14h
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Des sculptures offertes par Calder au cœur d'une bataille judiciaire aux enchères

Le cirque, les voltigeurs, c. 1930
Métal. Haut. 48, Long. 34, Larg. 29,5 cm.
Acrobate
Cuivre, Haut. 18,5 cm.
5 Pales (maquette), 1969,
Métal, inscription M8 Biémont 69 CA B1 A1 D1 C2 A2 D2
Haut. 50,5, Long. 55,5 Envergure 63,5 cm.

Calder, Quenault et la Fondation

Calder en Touraine et l’entreprise Biémont

Alexandre Calder (Lawton, 1898 – New York, 1976) séjourne et travaille régulièrement en France, de ses vingt-huit ans en 1926 jusqu’à sa mort en 1976. C’est à Paris que Marcel Duchamp invente pour lui le mot de « mobile », afin de décrire ses sculptures. C’est là aussi qu’il complète et améliore son célèbre Cirque. Réfugiée aux États-Unis pendant la Seconde guerre mondiale, la famille Calder se réinstalle en France en 1953, choisissant le village de Saché en Touraine comme terre d’élection. Sandra, l’une des filles du couple, y épouse le reporter Jean Davidson ; Saché devient bientôt la résidence principale des Calder, délaissant leur demeure dans le Connecticut.

Après avoir travaillé avec le forgeron du village, Calder cherche un ferronnier aux moyens importants pour réaliser ses projets sur une grande échelle. Il se tourne alors vers l’entreprise de métallurgie Biémont, sur la zone industrielle du Menneton, au sud de Tours. Carrosserie fondée en 1923, Biémont est devenue spécialiste en chaudronnerie lourde, réalisant les enceintes de confinement des réacteurs de centrales nucléaires. Le sculpteur témoigne des débuts de cette collaboration artistique : « Au début de l’automne 62, je leur apportais huit modèles puis je partis pour l’Amérique. À mon retour en France, ils étaient tous faits. Ils se dressaient devant nous ! Le plus grand faisait six mètres et demi de haut. Je commençais à entrevoir des possibilités. » Cent-vingt-neuf œuvres, stabiles et mobiles, parmi les plus monumentales de l’artiste, seront ainsi réalisées par Biémont entre 1962 et 1976. Selon Claude Miltgen, directeur commercial de Biémont pendant toute cette période : « Le rôle de Biémont était de transposer sur le plan industriel une œuvre artistique artisanale conçue à une échelle réduite. Une maquette de vingt-neuf centimètres de haut et de quatre cent grammes de poids devenait une sculpture de dix à quinze mètres ou plus et d’une quarantaine de tonnes au moins. »

Le vieux cadeau d’un artiste à son jeune soudeur

Chez Biémont, une équipe d’une dizaine d’ouvriers spécialisés travaille essentiellement pour les projets d’Alexandre Calder, sous les ordres du président et directeur technique Jean Bazillon et de son chef d’atelier Jean Berruet. Parmi eux, entre mai 1969 et octobre 1972, Christian Quenault, un jeune homme de vingt ans particulièrement doué, est vivement apprécié par Alexandre Calder. Quenault est non seulement excellent soudeur, mais aussi un ouvrier très polyvalent ; son esprit d’initiative lors des difficultés d’assemblage des tôles plaît au sculpteur américain. Il est ainsi souvent choisi pour reprendre dans le métal la signature que l’artiste a d’abord fixée à la craie sur l’œuvre finie. Quenault fait partie des ouvriers appelés dans l’atelier de Calder à Saché pour faire du nettoyage, ou l’aider à découper des tôles et assembler des maquettes. Si Calder découpait lui-même beaucoup de tôles qu’il limait à l’étau, il était moins bon soudeur et appréciait ce jeune homme qui venait parfois seul avec sa Peugeot 203 et restait déjeuner à la table familiale.

Marié en 1970, père d’une petite fille l’année qui suit, Christian Quenault reçoit des mains de Calder une série d’œuvres en deux temps. Il se souvient en particulier du jour ou Calder lui dit en lui donnant une des caisses en bois de l’atelier qui servait à ramasser les déchets métalliques jonchant le sol : « Je vais vous donner un vieux cadeau ». Il s’agissait en effet de sculptures du début des années 1930 ! Père de quatre enfants, Quenault ne prête pas une grande attention à ces fils de fer entortillés qu’il conserve dans leurs caisses, et les dépose dans la cave humide de sa belle-mère à Avon-les-Roches. Après avoir quitté Biémont en 1972, Christian Quenault n’entretient de mauvaises relations avec les « Calder », puisqu’il est même choisi après la mort du sculpteur pour assister les artistes étrangers en résidence dans l’atelier, fabriquant ainsi trois sculptures pour Stanisla Koliba au début des années 1990. Lorsque trente ans plus tard une rétrospective Calder est organisée à Tours en 2008, il recherche ses sculptures, les nettoie, et prend, contact avec Alain Irlandes le commissaire de l’exposition qui est ravi de lui proposer de les exposer. Il lui demande au préalable de les présenter pour authentification à la Fondation Calder.

La Fondation déboutée par la Cour de cassation

Le directeur des expositions de la ville de Tours, Mr. Alain Irlandes, a témoigné à différentes reprises, des difficultés rencontrées pour monter en 2008 l’exposition Calder en Touraine avec la Fondation Calder. Fondée en 1987 par la famille Calder, et alors présidée par son gendre Howard Rower, par ailleurs mécène engagé de l’église de Scientologie à New York, la Fondation Calder est depuis présidée par un des petits-enfants de l’artiste et fils du premier président Alexandre Rower. De nombreuses œuvres qu’Alain Irlandes découvre endormies en Touraine sont en effet écartées pour défaut d’authenticité, malgré leur pedigree prestigieux : ainsi une maquette de l’ancien président de Biémont, Jean Bazillon, exposée dans son bureau de président de la Chambre de commerce de Tours, ou celle de l’Araignée rouge du quartier parisien de La Défense présentée par l’architecte du projet Michel Moritz . La Fondation, créée après la mort de l’artiste, s’illustre d'ailleurs en engageant de nombreuses poursuites contre certains des amis, proches marchands ou collectionneurs de Calder : les procès contre Klaus Perls ou la galerie Maeght, les marchands historiques du sculpteur, de part et d’autre de l’Atlantique, ont défrayé la chronique.

Christian Quenault, qui n’est pas au fait de cet activisme judiciaire, présente en toute confiance ses œuvres pour authentification à la Fondation lorsque le commissaire de l'exposition Calder en Touraine l'y invite, à la demande de la Fondation. À sa stupéfaction, elles font immédiatement l’objet d’une saisie pour contrefaçon initiée par la Fondation Calder, qui sera, in fine, déboutée de toutes ses prétentions après un marathon judiciaire de huit ans, se terminant devant la Cour de cassation. Le Tribunal de grande instance de Paris (jugement correctionnel du 4 juin 2013), puis la Cour d’appel de Paris (Paris, 12e chambre, 4 mars 2015) et enfin la Cour de cassation (Crim., 9 juin 2015) réfutent les arguments développés par la Fondation Calder contre ces œuvres, et les restituent à leur propriétaire. Les intérêts de Monsieur Quenault ont été représentés par Maitre Marc Morin, avocat à Tours.

Les arguments sont imparables. L’activité de Christian Quenault chez Biémont à l’époque de Calder est ainsi avérée de manière indubitable. L’expertise scientifique judiciaire incontestée par les parties démontre ensuite que « les traces de corrosion observées sur les métaux sont compatibles avec leur nature » et que la présence de résidus de « peinture Hamerite » est liée au nettoyage de ces pièces rouillées par le temps lorsque Quenault les retrouve pour les présenter à Irlandes. De plus, les arguments erronés de la Fondation visant à discréditer certaines œuvres en affirmant par exemple que Calder ne s’est jamais « servi de fils de cuivre de cette manière-là », que Calder signait toutes ses maquettes ou n’avait pas besoin de renfort comme sur le 5 Pales font mauvais effets alors que d'autres œuvres authentifiées par la Fondation et parfois même vendues par elles sont en fil de cuivre comparable (Museum of Contemporary Art, Chicago, EL 1995.6 et EL 1995.8), sont signées postérieurement par l’artiste (Fafnir Dragon II vendu par la succession Calder en 2005 à Pace Wildenstein Gallery avant une vente chez Christie’s à New York le 27 juin 2012, n°63) ou comportent des renforts, comme sur les photos des tests de soufflerie de la maquette de Man chez Biémont.

Logiquement, la Cour d’Appel de Paris conclut :

« à l’issue d’une instruction particulièrement complète, tant préparatoire qu’à l’audience, rien ne permet d’établir sérieusement que les œuvres contestées seraient des contrefaçons et qu’elles n’auraient pas été remises à titre de libéralité par Alexandre Calder à Christian Quenault ».

Cet arrêt est confirmé dans la foulée par la Cour de Cassation, la plus haute juridiction française, et les sculptures sont rendues à leur propriétaire, qui sort entièrement blanchi des graves accusations portées contre lui, son honneur restitué.

Des œuvres "attribuées à" Calder aux enchères

Si la justice française déboute la Fondation Calder, elle n’a pas, en revanche, la capacité d’authentifier formellement des œuvres. Cette authentification reste l’apanage des ayants droit de l’artiste.

Fort d’une telle authentification, une sculpture comparable à celles incriminées, intitulée Curly blue trail, se négociait un million quatre cent cinquante mille dollars en mars 2019 lors de la TEFAF à Maastricht.

Malgré -ou en raison de ?- sa déroute judiciaire, la Fondation Calder ne reconnaîtra pas ces sculptures, dont l’aspect non fini et rouillé tranche par ailleurs avec les maquettes aux couleurs vives que plébiscite le marché.

Faut-il alors pour Christian Quenault les jeter à la poubelle ou les détruire comme le réclamait la Fondation et ce pourquoi elle a été déboutée ? Qui faut-il croire ? La justice française ou une Fondation américaine ?

La décision est finalement prise de laisser l’appréciation aux amateurs et le marché trancher.

Trois sculptures de cet ensemble trouvent aujourd’hui le chemin des enchères. Elles sont toutes présentées comme « attribuée à Alexandre Calder », conformément à l'article 4 du décret Marcus du 3 mars 1981 qui régit la question de l'authenticité des œuvres d'art en vente publique : « l’emploi du terme “attribué à” suivi d’un nom d’artiste garantit que l’œuvre ou l’objet a été exécuté pendant la période de production de l’artiste mentionné et que des présomptions sérieuses désignent celui-ci comme l’auteur vraisemblable ».

Cette mention « attribué à » laisse planer un aléa, permettant de ne pas cacher la position négative de la Fondation Calder à ce sujet, sans pour autant jeter aux orties la position de la plus haute juridiction française.

Chacun peut se faire sa propre idée, en ayant la possibilité d’enchérir sur quelques-unes des sculptures mobiles les plus équilibrées du XXe siècle.

Le verdict final sera donc connu le soir des enchères !

Coordonnées
02 47 61 22 22 et rouillac.com

Expositions publiques
du 14 au 17 novembre aux horaires d’ouverture du ccc-od.

Vente aux enchères
le dimanche 17 novembre, 14h - arts + design #3

ccc-od
Jardin François Ier 37000 Tours et cccod.fr

Calder, le Cirque et les fils de fer

Calder conçoit ses sculptures linéaires en fil de fer comme des dessins dans l’espace. Il essaye de restituer la vie et le mouvement. L’invention de ce procédé de sculpture par Calder est une des nouvelles formes d’art les plus importantes du XXe siècle.

Le premier chef-d’œuvre de Calder est, sans aucun doute, son Cirque réalisé entre 1926 et 1931. Le Cirque est un ensemble de plus de deux cents pièces (entre autres, soixante-neuf figures et animaux, quatre-vingt-dix accessoires). Calder a travaillé à le réaliser sa vie entière et l’a constamment enrichi d’éléments nouveaux.
Le cirque, les voltigeurs, c. 1930<br />
Métal. Haut. 48, Long. 34, Larg. 29,5 cm.
Le cirque, les voltigeurs, c. 1930
Métal. Haut. 48, Long. 34, Larg. 29,5 cm.

Le Cirque, les voltigeurs, c. 1930

Cette sculpture en fil de fer est composée d’acrobates reliés à un système de rotation. Les acrobates s’agitent et voltigent grâce à la manivelle sculptée sur le côté.

Ces voltigeurs sont à rapprocher du travail de Calder dans Le Cirque réalisé entre 1926 et 1931.
Acrobate<br />
Cuivre, Haut. 18,5 cm.
Acrobate
Cuivre, Haut. 18,5 cm.

Le Cirque, Acrobate, c. 1926-1931

Cette figure en fil de cuivre anthropomorphes s’enroulant et se courbant représente un acrobate au cirque.

Cet acrobate est à rapprocher du travail de Calder pour son Cirque réalisé entre 1926 et 1931 et illustré par la Famille de cuivre, The Brass Family.
5 Pales (maquette), 1969, <br />
Métal, inscription M8 Biémont 69 CA B1 A1 D1 C2 A2 D2<br />
Haut. 50,5, Long. 55,5 Envergure 63,5 cm.
5 Pales (maquette), 1969,
Métal, inscription M8 Biémont 69 CA B1 A1 D1 C2 A2 D2
Haut. 50,5, Long. 55,5 Envergure 63,5 cm.

5 Pales ou Fafnir (maquette), 1969

Tiré de la mythologie scandinave, le dragon Fáfnir est interprété plusieurs fois par Alexander Calder. Taillé dans une feuille de métal découpée aux ciseaux, cette œuvre se compose d’un stabile et d’un mobile. Le stabile à trois pieds, toutes les pièces sont assemblées par une fine membrure de métal et des rivets. Le pied le plus long reprend la forme d’une queue de dragon, et permet d’assurer la stabilité de l’ouvrage. Le mobile est maintenu en équilibre par un système à emboîtement. Sur la tige métallique centrale viennent se suspendre aux extrémités deux et trois pétales.

La structure de l’œuvre et la présence de rivets indiquent qu’il s’agirait d’une maquette, comme celle réalisée pour l’usine de Biémont. En 1965, le photographe Ugo Mulas demande à Calder d’écrire un texte sur sa méthode intitulé « Comment faire ? » L’artiste précise : « Alors, moi, je fais une petite maquette en tôle d’aluminium, haute de 50 cm peut-être. Avec ça, je suis libre d’y ajouter un morceau ou d’y faire un creux. Aussitôt satisfait du résultat que je vais avoir, j’amène la maquette chez mes amis Biémont et ils m’agrandissent la maquette tant que je veux. Quand l’agrandissement est fini, provisoirement, j’y vais pour ajouter les nervures et les goussets, ou bien d’autres choses dont je n’ai pas songé. Après ça, ils réalisent mes idées sur le renforcement. Et ça y est . »

Le sujet et le traitement confirment la datation de 1969 retrouvée avec la signature. La simplicité dans le traitement de la queue indique qu’il s’agirait d’une des premières ébauche de Fáfnir.

Bibliographie

Ouvrages

- Pierre ARNAULD, Calder, la sculpture en mouvement, Gallimard - ParisMusées, Paris, 1996.
- Jacob BAAL-TESHUVA, Alexander Calder, Taschen, Paris, 1998.
- Peter BELLEW, Calder, Poligrafa, Barcelone, 1969.
- Maurice BRUZEAU, Calder à Saché, Éditions Cercle d’art, 1975.
- Alexander CALDER, Autobiographie, Maeght Éditeur, Paris, 1972.
- Alexander CALDER, Giovanni CARANDENTE, Mobiles et stabiles, Albin Michel, Paris, 1968.
- Paola CIARCIA, Calder, Palette, 2011, Paris.
- Penelope CURTIS, Sculpture 1900-1945 : After Rodin,, Oxford University Press, Oxford,1999.
- Gérard-Georges LEMAIRE, Calder, Cercle D’art, Paris, 2001.
- Ugo MULAS, Alexander Calder, Officina Libraria, Milan, 2008.
- Pierre ARNAUD, Calder, Mouvement et réalité, Hazan, Paris, 2009.
- Sieb POSTHUMA, Le fil d’Alexandre Calder, Sarbacane, Paris, 2013.
- Colombe SCHNECK, Emmanuel JAVAL, Iris de MOÜY, Mon petit Calder, Coédition Palette, Paris, 2013.
- Alison SMITH, Performing sculpture, Beau livre, Paris, 2015

Articles

- Véronique WIESINGER. Progrès, modernité et loi du marché dans l'évolution de la sculpture américaine avant 1939. In : Revue de l'Art, 1994, n°104. p. 55-61.
- L. Joy Sperling, « Calder in Paris: The Circus and Surrealism, » Archives of American Art Journal 28, no. 2 (1988): p. 16-29.

Catalogues

- Jean-Paul SARTRE, James Johnson SWEENEY, « Calder », cat., expo, « Calder , Mobiles, Stabiles, Constellations », (25 octobre - 16 novembre 1946), Galerie Louis Carré, Paris.
- [COLLECTIF], « Calder », cat. expo (2 avril - 31 mai 1969), Galerie Maeght, Maeght, Paris, 1969.
- [COLLECTIF], Alexander Calder, Parstone, Londres, 2006.
- Donatello ASCORTI, Fabrizio COPPOLA, Giacomo MERLI, sous la dir. Dario CIMORELLI, cat., expo, Alexander Calder en Touraine (6 juin au 19 octobre 2008), Sivana Editoriale SPA, 2008, p. 90.
- Alexander CALDER, Lawrence RUBIN (intr.), « Alexander Calder, sculpture of the 1970s », cat. expo., M. Knoedler & Co, (october 4-November 2, 1978), Grand design, New York, 1978.
Archives
- Le Fond Alain Irlandes, conservé à la bibliothèque municipale de Tours.
- Alain Irlandes, "De l’exposition ALEXANDRE CALDER EN TOURAINE" ou "de l’opportunité du devoir de mémoire", 2016.
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