Claude Bernès, docteur Jekyll de Marie Vassilieff
Jeudi 23 avril 2026
par Benoît Noël

Claude Bernès et son Paysage espagnol à la Fondation Beyler, 2016
Les week-ends aux marchés aux puces, puis la rencontre décisive avec le docteur Pierre-Raoul Germain, médecin de campagne en Gironde et mécène d’une générosité rare, achevèrent sa formation. Chez ce collectionneur d’exception accumulant incunables, laques de Dunand, vases de Buthaud et tableaux de Marquet dans sa maison de Mios, Bernès fut foudroyé par la toile : La danse, stylisant Marie Vassilieff dansant avec Jean Börlin et traitée dans l’esprit des loubki russes, ces images d’Épinal slaves : « Mon sang n’a fait qu’un tour, mais trop tard, j’étais pris dans cette ronde sans fin. » dit-il. Lors de la vente après décès du docteur Germain, en 1977, un plan d’épargne logement lui permit d’acquérir ses premiers tableaux et les archives consacrées à l’artiste.
Ce fut le point de départ d’un travail de fourmi qui dura un demi-siècle. Claude Bernès retrouva Pierre Vassilieff, fils de l’artiste. Il s’associa à la chercheuse Solange Prim-Goguel pour un mémoire universitaire, contribua à documenter Kiki et Montparnasse de Billy Klüver et Julie Martin, et fit d’Internet son meilleur allié pour traquer livres et revues sur les Ballets suédois de Rolf de Maré, dont Vassilieff fut un temps la costumière. En 2013, il identifia au premier coup d’oeil, dans Vanity Fair, un faux Vassilieff signé du célèbre faussaire Wolfgang Beltracchi. La communauté scientifique le reconnut dès lors comme l’expert incontestable de l’oeuvre.
Son appartement parisien, objet d’un reportage dans The World of Interiors en 2020, disait tout de lui : tableaux et masques de Vassilieff côtoyaient un portrait de dandy par Marcel Legrand, de grands nus de Claude Bernès lui-même peints par Vincent Corpet, une sculpture en granit d’Emmanuel Bataillon, un chiffonnier de Louis Süe et André Mare, et des pièces de street art. Cet intérieur manifeste était moins une collection qu’un acte de foi.
Marie Vassilieff y trônait en majesté — et pour cause. Libertaire et anarchiste, pédagogue novatrice aux côtés de Fernand Léger, créatrice tout-terrain du cuir de chevreau au rhodoïd, en passant par la céramique et le zinc, elle avait refusé tout contrat avec un marchand d’art et assumé seule l’éducation de son fils, qui devint colonel d’aviation. Dans ses mémoires, elle se définissait comme « ni homme, ni femme » — et ses toiles le confirment : la Moderne Salomé de 1931, où un jeune magistrat pose nu dans un déhanchement presque féminin, fait pendant au portrait de Juliette Germain, nue en 1933, à la carrure athlétique et au profil d’acier. Les deux tableaux, accrochés de part et d’autre de la porte d’entrée chez Claude Bernès, formaient une déclaration esthétique et politique.
Philippe Rouillac, qui défendit l’oeuvre de Vassilieff avec son fils Aymeric lors de plusieurs ventes — à Cheverny en 2007, 2009 et 2011, puis au château d’Artigny en 2023 — résumait ainsi le personnage : « Comme dans la nouvelle de Stevenson, chez lui le généreux docteur Jekyll l’emportait toujours sur l’affreux mister Hyde. Il a vraiment payé de sa personne, intellectuellement et financièrement, pour créer un réseau international de recherches autour de cette artiste hors norme, enrichissant de ses références des dizaines de livres et catalogues. »
Ces dernières années, Sylvie Buisson, Françoise Livinec, Camille Morineau et Juliette Singer ont prolongé la mission que Bernès s’était assignée, exposant Vassilieff à Moscou et à Paris. Lui continuait, imperturbable, à fleurir sa tombe proche de la Maison des Artistes de Nogent-sur-Marne, convaincu de sa mission : « Je continuerai à la servir jusqu’au jour où un musée national lui consacrera une rétrospective. » Au fond, cet homme de l’ombre avait le flair exceptionnel du connoisseur, et pour seul mantra cette formule d’une humilité presque ironique : « Voilà, c’est tout ce qu’on peut dire, je crois. »
Grâce à sa soeur Maryan, les archives de Claude Bernès ont été confiées au Comité Marie Vassilieff, qui se constitue aujourd’hui autour de Cyrille Debrailly, descendant de l’artiste, de Lauren Jimerson, universitaire francoaméricaine, d’Aymeric Rouillac, commissaire-priseur, et de moi-même, pour continuer le merveilleux travail entrepris par Claude : faire rayonner l’âge d’or de Montparnasse à travers la connaissance de l’oeuvre de Marie Vassilieff.
Benoît Noël,
chercheur indépendant,
membre du Comité Marie Vassilieff
www.marievassilieff.art
