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La Misère Noire, 1927

Vendredi 10 avril 2026

par Wladimir Polissadiw

Wladimir Polissadiw (Franco-ukrainien, 1883-1940)

La Misère Noire, 1927

Manuscrit original unique illustré de 12 compositions originales contrecollées ou insérées, exécutées à l’encre de Chine, aquarelle, rehauts de gouache et vernis protecteur.
Le texte est écrit à l’encre noire en lettres capitales.

33 pp. sur papier Canson & Montgolfier les Annonay plié, monté et collé sur onglet, pour former une structure en leporello (fortes rousseurs).
Chemise couverte de plein vélin souple (petites déchirures).
Ex-libris gravé du Dr R. Germain apposé sur le contreplat.

Haut. 33 Larg. 26 cm.

Provenance :
- collection docteur Pierre-Raoul Germain (1885-1974),
- collection Claude Bernès (1941-2025).

En frontispice, une allégorie héraldique qui présente les "Armoiries de l’Ordre des Chevaliers de la Misère Noire", surmontées d'un personnage en chapeau de forme tenant palette et pinceaux. Wladimir Polissadiw semble ainsi lui-même se poser en fondateur et premier chevalier d'un ordre dédié à la célébration et à l'analyse de la déchéance. Cette mise en scène de l'artiste en "Dandy-Cosaque de la Misère" confirme la dimension profondément personnelle et autobiographique de cette œuvre unique.

S’ensuit un autoportrait de l’artiste, dit frère Cyrille au sein de la confrérie de la Rosace. Vêtu d’une bure bicolore et rapiécée, soulignant la pauvreté volontaire et le martyre, il se représente avec un œil masqué et versant des larmes, lisant la page d’un livre ouvert sur laquelle est écrit : « A dit à Cyrille le frère Angel : "J’ai assez de ta méchanceté" ». Cette scène suggère une souffrance à la fois physique et spirituelle, ainsi qu'une vision "intérieure" ou mystique, provoquée par la césure avec Jacques Brasilier qui a conduit à transformation du mouvement de La Rosace en celui de "La Misère Noire"

Sous le titre évocateur de La Misère Noire, Polissadiw nous livre un pamphlet métaphysique d'une noirceur absolue, un véritable cri de révolte contre le Progrès et la Modernité, adoptant un ton prophétique, presque biblique, pour scander l'agonie de la Misère Noire. L'auteur y opère une distinction sémantique et sociale entre la "Pauvreté" - jadis noble, franciscaine et pittoresque (incarnée par la figure du Cosaque ou du poète) - et la "Misère", produit corrompu de l'ère industrielle et du capitalisme triomphant, et "Noire" car elle est sans issue et sans lumière.

L'œuvre raconte la chute d’un monde, de l'ennui mortifère du banquier riche à l'agonie sordide du pauvre dévoré par les punaises. La "Misère Noire" y est personnifiée comme une entité spectrale, une danseuse macabre qui investit les palais désertés. Le récit culmine dans un phantasme visionnaire où l'homme, réduit à l'état de combustible, s'auto-consume dans la "locomotive du Progrès".

L'épilogue, particulièrement sombre et d'un nihilisme cinglant, conclut sur l'indifférence du monde face à la disparition de la souffrance, signant la fin d'une humanité qui a perdu jusqu'à la capacité de ressentir son propre malheur. La disparition de la misère n'apporte pas le bonheur, mais un silence assourdissant et des journées "un peu plus longues". C'est l'idée que la souffrance, aussi terrible soit-elle, était la dernière chose qui donnait un rythme à l'existence humaine.

Polissadiw use de l'anthropomorphisme, traitant la Misère comme un personnage vivant (elle "tressaille", elle "se couche", elle "épouse un brave homme", donnant ainsi au texte une dimension de conte cruel ou de fable fantastique.

Les scènes aux traits noirs nerveux, anguleux et aux visages déformés, oscillent entre le grotesque satirique (scènes de banquets et d’oisiveté bourgeoise) et le macabre (visions de cadavres, allégories de la Mort et de la faim). L'influence des maîtres de la gravure et de la satire sociale de l'époque (tels que George Grosz ou Otto Dix) est manifeste, tout en conservant une mélancolie slave propre à l'auteur. Il ancre son œuvre dans une réalité crue et matérielle, pouvant résumer son style comme un expressionnisme narratif à forte charge symbolique, qui ne cherche pas à plaire (esthétisme) mais à provoquer une prise de conscience (esthétique).

Il s'agit de l'oeuvre unique d'un artiste avant-gardiste, un témoignage sociologique et artistique singulier sur l'angoisse du début des années 30, conséquence de la crise économique de 1929.
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