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Entre Tours et New-York, débat autour d’une maquette de Calder

Mardi 31 mars 2026
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La Nouvelle République, Rachel Herman

La maquette « Critter Shiwa 1974 », attribuée à Calder, devait être mise à prix à 5.000 €. (Capture d'écran plateau de Val de Loire TV)

Il y a quatre ans, la fondation Calder a assigné un couple de Tourangeaux estimant que la maquette qu’ils souhaitaient mettre aux enchères était une contrefaçon. Les vendeurs ont gagné en première instance.

Un duel aux airs de David contre Goliath. Depuis près de quatre ans, il oppose un couple de septuagénaires Tourangeaux, à qui la justice vient de donner raison, et la fondation Calder, présidée par le petit-fils de l’artiste américain Alexander Calder, rendu célèbre par ses mobiles en métal exposés aux quatre coins du monde. L’œuvre du peintre et sculpteur, visible entre autres à Amboise, Saché ou à l’IUT de Tours reste intimement liée à la Touraine. Imaginés dans son atelier à Saché, dans le Chinonais, plus d’une centaine de ses stabiles monumentaux ont été créés dans l’enceinte des établissements Biémont, à Tours, entre 1963 et 1976, l’année de la mort de cet artiste très coté.

« S’il avait voulu faire un faux, il n’aurait pas fait une maquette »

Là-bas, il a croisé la route de nombreux chaudronniers, soudeurs et autres dessinateurs industriels. Ils ont eu la chance de tutoyer le géant, mais aussi de l’aider à transformer ses maquettes miniatures en réalités monumentales. Au gré les affinités qui se créaient, il semble qu’il aimait faire cadeau de certains de ses documents de travail, comme « Critter Shiwa », une maquette en aluminium à l’effigie de la déesse hindoue de la fécondité, datée de 1974. Pendant près de 50 ans, cette découpe asymétrique à cinq bras est restée entre les mains d’un dessinateur industriel à qui Calder l’avait offerte. L’œuvre signée au dos porte clairement la patte de l’artiste, mais elle est « attribuée à Calder » puisqu’elle n’a pas été authentifiée par la fondation, seule habilitée à délivrer le précieux sésame. Pourtant, les documents l’attestent, le septuagénaire exerçait à l’usine Biémont entre 1972 et 1988.

Désireux de préparer sa succession, persuadé d’être dans son bon droit, le Tourangeau voulait revendre sa maquette sous le marteau du commissaire-priseur Aymeric Rouillac. Le prix de départ devait être fixé à 5.000 € sur la vente aux enchères Arts + Design à Tours, le 27 novembre 2022, mais rien ne s’est déroulé comme prévu. Depuis New-York, la fondation Calder a assigné le couple et le commissaire-priseur en justice. Selon les petits-enfants d’Alexander Calder, il s’agit d’une contrefaçon attribuée à tort à l’artiste. Quelques jours avant la vente, le tribunal judiciaire de Paris – spécialiste en matière de contrefaçon – a émis une ordonnance autorisant la saisie de la maquette. Entretemps, elle a été restituée à son propriétaire, elle n’a donc jamais pu être saisie, ni détruite par la fondation.

« Procédure abusive »

Après deux ans d’instruction, le tribunal a rendu son jugement, le 29 janvier 2026. La justice a tranché : il s’agit bien d’une œuvre de Calder et la fondation a échoué à justifier qu’elle était titulaire des droits d’auteur sur celle-ci. Elle a donc été déboutée de ses demandes et condamnée à indemniser la partie adverse à hauteur de 16.000 € pour le couple, et de 6.000 € pour la société Rouillac. Des dommages et intérêts au titre « du préjudice résultant de la procédure abusive ». La fondation doit s'acquitter de ces sommes bien qu'elle ait interjeté appel (1).

Une première victoire, même si l’audience pourrait ne pas avoir lieu avant « de longs mois », selon l’avocat du couple, Me Marc Morin. À ses yeux, une issue à la faveur du couple fait peu de doute. « Si mon client avait voulu faire un faux, il n’aurait pas fait une maquette. » L’avocat a déjà plaidé un dossier similaire. Il représentait Christian Quenault, un ex-soudeur des usines Biémont assigné pour contrefaçon lui aussi. L’homme avait fini par obtenir gain de cause au terme d’un feuilleton judiciaire de huit ans.

(1) Sollicitée à plusieurs reprises, l’avocate parisienne qui représente la fondation dans cette affaire n’a pas donné suite.

En savoir plus
Un problème tourangeau ?
Alors que trois expositions autour de l’œuvre Calder sont prévues en Touraine dans les mois à venir, les professionnels du secteur s’inquiètent d’assignations devenues la norme et d’une problématique tourangelle qui se dessine. « De nombreux Tourangeaux possèdent des Calder mais les cachent. Systématiquement, la fondation attaque pour contrefaçon. Ils veulent être les seuls à avoir le contrôle sur ses œuvres. Leurs méthodes ne sont pas correctes, estime Aymeric Rouillac. Ils causent du tort aux collectionneurs en prétendant que nous sommes des faussaires. »
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