Vierge et mondaine avec Alexandra Daveluy, c. 1933
Mardi 17 mars 2026
par James Ensor

Ensor, Vierge et mondaine avec Alexandra Daveluy, c 1933

Maurice Antony, Einstein et Ensor au Coeur Volant, 2 août 1933
James Ensor (Belge, 1860-1949)
Vierge et mondaine (avec Alexandra Daveluy), c. 1933
Toile.Signée en bas à gauche.
Au dos, sur le châssis : étiquette de Guillaume Campo à Anvers, numéro olographe « 5272 » entouré, les dimensions écrites plusieurs fois, inscription : « Ensor 27 rue de Flandres Ostende ».
Haut. 60 Larg. 74 cm.
Provenance :
- Amsterdam, Mak van Waay, 8 mars 1960, n°118 ;
- vente Campo, Anvers, 3 avril 1963, n°50, 250.700 francs ;
- collection Léon Blavier, Liège ;
- par descendance, collection particulière, Touraine.
Certificat de provenance Art Loss Register du 19 janvier 2026 n°S00266979.
Exposition : Bruxelles, Galerie Robert Finck, novembre 1960, n°41.
Bibliographie : Xavier Tricot, « James Ensor : Catalogue raisonné des peintures », fondsmercator éditions, 2009, n°630.
« Pro luce nobilis sum » - Je suis noble de Lumière
Au sommet de la gloire
Le mercredi 2 août 1933 est un jour de fête pour James Ensor. Il vit l’un de ces sommets que la vie d’artiste réserve aux créateurs chéris par les muses. Qu’il semble loin le temps où même l’avant-garde du Salon des XX refusait son Entrée du Christ à Bruxelles (1889, Los Angeles, U. S. A., Getty Museum, inv. n°87.PA.96). Qu’il est loin le temps où l’on reprochait à cet être inclassable de célébrer les figures grimaçantes du carnaval de sa ville natale. Ostende. Il est désormais exposé dans l’Europe entière, célébré… on l’a même statufié ! Le roi Albert et la reine Élisabeth de Belgique l’ont anobli baron quatre ans plus tôt. Ils viennent de lui rendre leur traditionnelle visite estivale dans son atelier. On ne parle plus du peintre que comme du « prophète de la Lumière ». La veille, le 1er août, une exposition s’est ouverte dans la galerie Studio de sa ville. Il y montre, au milieu d’œuvres anciennes, ses dernières peintures, dont Vierge et Mondaine (1933, Bilbao, Espagne, Musée des Beaux-Arts, inv. n°01/16 2001).
Une vie entière sur une toile
Tout ce qu’il aime est sur cette toile : des coquillages et des masques comme en vendaient sa chère mère. À droite d’une baigneuse en terre cuite trône la statue de Vierge à l’enfant qui régissait ses Squelettes à l’atelier (1900, Ottawa, Canada, National Gallery, inv. n°23976) et qui veillait pieusement sur le portrait de Ma mère morte (1915, Ostende, Belgique, Mu.ZEE, n°SM000713). Une poupée à gauche, la « mondaine », rappelle avec nostalgie au peintre de 73 ans l’époque de son Jardin d’amour (1888, Toyota, Japon, Musée des beaux-arts, inv. n°457) et son goût du travestissement. Une marionnette bleue, échouée au premier plan avec son visage effrayant, semble échappée de sa dénonciation des Infâmes vivisecteurs (1925, collection privée, T529). En pendant, à proximité d’un vaniteux crâne de squelette, le masque du théâtre japonais qui accompagnait six ans plus tôt le Portrait d’Alexandra Daveluy (1927, collection privée, T581) contemple la mondaine. Le tableau tout entier vibre de cette lumière légère que James Ensor affectionne désormais. Il qualifie les tons frais de cette toile de « cuisse de nymphe émue », de « rouge anglais » ou de « postérieur de macaque roséolé ». Une nappe colorée ornée de chrysanthèmes annonce le langage des fleurs, l’esprit de vagabondage et de cavalcade propre au carnaval qu’est la vie.
Le prince des natures mortes
La nature morte est le champ de bataille privilégié de cet héritier des Flamands du Siècle d’or. Il a consacré à ce genre un quart de son œuvre, réinterprétant au fil du temps ses compositions anciennes. Il excelle dans la mise en scène des coquillages et bibelots du magasin de souvenirs familial, La grotte aux sirènes. Il l’a laissé en l’état, au rez-de-chaussée du 27 rue de Flandres, où se trouvent désormais sa maison et son atelier. Jouant sur la lumière diaphane, il souligne les volumes, contours et modelés de vases chinois. Il construit des compositions attrayantes, chatoyantes et équilibrées, en digne fils adultérin de Frans Snijders (1579-1657) et d’Adrian van Utrecht (1599-1652). Mieux, il les prolonge et les dépasse dans une synthèse inédite de l’impressionnisme et du symbolisme. Point de sens unique pour interpréter ses toiles. Chacun peut les lire d’une manière qui le touche dans son intimité, parfois dérangeante. Au roi Léopold qui lui demandait ce que représentait ses tableaux, il répondit ingénument en 1899 : « Ce ne sont pas des tableaux, Sire : ce sont des symphonies ! ».
En Flandres, les symphonies sont depuis plusieurs siècles des symphonies végétales. Posées sur le marbre de la table billot en bois rouge de la cuisine, quatre bouquets fleuris illuminent cette nature morte. Ce sont les fameux « lys greffés sur pissenlit », iris et autre « bleuets coquelicotés » ensoriens dont il a le secret et qui disent le langage secret et symbolique que s’arrachent les collectionneurs. Les fleurs sont plantées dans de vieux vases de Chine, qui ont remplacé depuis le milieu des années 1890 les poissons et crustacés de ses natures mortes. Ces porcelaines lui rappellent « la Chinoise », sa nièce Alexandrine née en 1893. Elle est la fille de sa sœur Marie et de Taen Hee Tsen, un commerçant chinois que la petite ne connaîtra pas. « Alex » est maintenant sa principale famille, après la mort de tous les siens.
La fête continue
Ce mercredi 2 août 1933 Alexandrine est bien sûr à ses côtés, avec son mari Jules Daveluy. Le matin même un ministre français cravatait son oncle commandeur de la Légion d’Honneur. Mais, à cette cérémonie protocolaire, le défenseur du patrimoine, des Dunes et des animaux préfère la joie d’un repas et les discussions entre amis. Il aime boire un « petit bleu », manger du pain gris, des oranges, du chou rouge, quelques fruits verts, des « nez de curé » ou des « soupirs de nonnes ».
Ce jour-là, la joyeuse bande rejoint donc Coq-sur-Mer, à vingt minutes d’Ostende. Un grand homme attend le grand peintre : Albert Einstein. Le scientifique, accueilli personnellement par le roi des Belges, a fui l’Allemagne dont le chancelier est depuis six mois le chef du parti nazi. Il a bien fait. Les toiles du peintre y seront à leur tour bientôt qualifiées de « dégénérées ». Au restaurant du Cœur volant, le déjeuner de ce mercredi est joyeux. Ensor est heureux. Il célèbre son hôte en invitant les convives à répéter, « et en chœur s’il vous plaît » : « Il n’y a qu’Einstein qui règne dans les Cieux ! ».
Le tableau secret
Alexandrine répète en riant qu’il n’y a qu’Einstein qui règne dans les cieux. Elle ne peut s’empêcher de penser à la deuxième version que son oncle a peinte pour elle de Vierge et mondaine. Car de cieux il en est précisément question dans ce tableau que personne n’a vu et qui est resté dans l’atelier. Un arc-en-ciel le transperce de part et d’autre, tout en haut de la toile. Comme si elle, Alexandrine, ouvrait au vieil homme la porte des cieux. L’artiste a pourtant toujours jusque-là réservé ce symbole aux scènes bibliques ou divines, telle Le Christ marchant sur la mer (1885, Essen, Allemagne, Folkwang Museum, inv. n°G 519). Mais là, c’est bien elle, Alex, que le peintre a ajouté au premier plan à droite sous cet arc qui pointe.
Il la peint comme pendant son enfance, lorsqu’il la représentait dans La nièce de l’artiste en costume chinois (1899, Chicago, U.S.A., Art Institute, inv. n°1972.426), assise dans une robe fleurie avec une ceinture bordeaux. Alexandrine tient dans ses mains un oiseau encapuchonné : un de ces faucons tiré d’une enluminure médiévale, avec sa coiffe surmontée d’une aigrette colorée. L’oiseau est prêt à s’envoler lorsqu’on lui retirera son masque. Il ira à la rencontre de son destin : celui d’une Vierge ou celui d’une Mondaine ? Véritable toile de l’intime, invitation initiatique d’un peintre au sommet de la vie, Vierge et Mondaine avec Alex Daveluy préfigure l’ultime Grand autoportrait aux masques (1935, collection privée, T655), où Ensor rayonnera alors lui aussi sous un arc-en-ciel enflammé.
À la croisée des chemins
Ce tableau à clé est resté inédit jusqu’à la mort du peintre en 1949. Exposé à Amsterdam puis à Bruxelles en 1960, il est mis en vente et acquis à Anvers en 1963 par la famille qui nous en confie aujourd’hui la vente. Près de cent ans après cette journée du 2 août 1933, il se trouve donc une nouvelle fois à la croisée des chemins, guidé par la devise que choisit le prince des peintres belges lorsqu’il fut créé baron : Pro luce nobilis sum - Je suis noble de Lumière.
Aymeric Rouillac
