Picault ou l’ancêtre du « porno chic »
Samedi 07 mars 2026 à 07h
Elisabeth nous adresse la photo d’une coupe qu’elle a toujours vu chez ses parents, nous précisant qu’elle a 71 ans. Notre commissaire-priseur Aymeric Rouillac lui en raconte l’histoire et décrypte ses enjeux de mémoire.

Le sexe et la politique font rarement bon ménage. C’était déjà une source de scandale dans l’Antiquité. Cette coupe circulaire reposant sur trois pieds ornés de gueules de tigre est là pour nous le rappeler. Signée d’Emile Louis Picault (1833-1915), elle met en scène une femme allongée de dos, lascive et dévêtue, ordonnant de son indexe gauche à un éphèbe torse nu de décapiter celui qui a dénoncé son adultère. Pour ceux qui ne comprendrait pas, la légende est des plus explicites : SANCTI JOANNIS TRUNCARI HERODIAS JUBET CAPUT », soit : Hérodiade ordonne que soit tranchée la tête de saint Jean.
Nous sommes au premier siècle de notre ère. Le roi d’Israël soutenu par les Romains s’appelle Hérode. Son règne est décrié, notamment par un ermite vivant vêtu d’une peau de mouton sur les bords du Jourdain : Jean le Baptiste. Hérode vit en effet avec une femme qui n’est pas la sienne, Hérodiade, mais celle de son frère. Pour faire taire celui qui le dénonce, Hérode l’a fait jeter en prison. On connait Jean comme le cousin de Jésus, qui annonce sa venue au début des évangiles. On connait moins sa mort, qui est surtout mise en scène au 13e siècle dans la Légende dorée rédigée par le moine italien Jacques de Voragine. L’auteur écrit que le roi Hérode, pour remercier sa belle-fille Salomé d’avoir dansé sublimement, lui offre de choisir le cadeau de son choix. C’est à ce moment qu’Hérodiade ordonne à sa fille de commander qu’on lui apporte la tête de Jean le Baptiste.
Clin d’œil de l’Histoire, cette tête est aujourd’hui vénérée dans quatre lieux différents : la mosquée des Omeyades à Damas, l’église San Silvestro in Capite à Rome, le musée de la Résidence à Munich et la cathédrale d’Amiens. Quatre têtes pour un seul homme sont trois de trop !
Mais revenons à notre coupe. L’érotisme oriental de cette scène est particulièrement évocateur : les muscles bandés du bourreau affrontent dans une oblique les chairs molles de la maitresse royale. En réalité, le thème de Salomé et de la décollation (ou décapitation) de saint Jean-Baptiste connait un regain d'intérêt en France après la défaite militaire de 1870. Le peintre Henri Regnault est ainsi le premier à le représenter. Il veut dénoncer à sa manière la décadence de la France qui expliquerait selon lui sa déroute face à la Prusse. Son tableau manifeste, Salomé, est conservé à New York. De nombreux artiste le suivent dans cette voie, tels Gustave Moreau ou Emile Picault.
Sculpteur populaire, Picault est le spécialiste des corps héroïsés sous prétexte de relecture des grand thèmes historiques, patriotiques, troubadours ou mythologiques. Ajoutez une locution latine à un corps dénudés et vous obtenez l’esthétique que mettra en en œuvre le styliste Tom Ford chez Gucci dans les années 1990 qu’on appellera alors le « porno chic ». L’histoire et les arts bégayent parfois.
L’œuvre de Picault est abondamment diffusée en France par des bronziers et éditeurs d’art : les fonderies Susse, Colin, Houdebine, ou la Société des Bronzes de Paris. Il existe de nombreuses coupes reprenant cette image, de différentes tailles et différents matériaux. En bronze, elle se vend jusqu’à près de 1.000 euros. L’oxydation observée sur le piètement fait plutôt penser à du régule, ce qui justifierait dans ce cas une estimation autour de 60 à 80 euros. Voilà l’occasion de vous remettre au latin, si vous souhaitez approfondir cette histoire pas si lointaine, qui nous rappelle que le scandale Epstein aux Etats-Unis et à travers le monde, doit être dénoncé et combattu sans complaisance et sans relâche.
