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Rodin modèle les femmes nues

Mercredi 16 mars 2022

TV Tours, émission Tilt animée par Lucas Chopin


Auguste Rodin (Français, 1840-1917)
L’Ecclésiaste, modèle créé en 1898

Bronze à patine médaille, signé et numéroté : "N°3/8" de l'édition originale.
Marqué : "E. Godard Fondr" et "@ By musée Rodin 1996".

Haut. 24,9 Long. 25,8 Prof. 28 cm.

Provenance : collection parisienne, depuis l’origine.

Certificat d'origine : Jacques Vilain, directeur du musée Rodin, conservateur général du patrimoine, Paris, 9 janvier 1997.

Bibliographie :
- Anne-Marie Bonnet, Rodin Aquarelles érotiques, éd. Albin Michel, Paris, 1998.
- Catalogue d’exposition, Rodin en 1900 : l'exposition de l'Alma, éd. Réunion des musées nationaux, Paris, 2001, p. 90.
- Antoinette Le Normand-Romain, Rodin et le bronze, (2 tomes), Paris, éd. du musée Rodin et RMN, Paris, 2007, t. 1, p. 315.
- John L. Tancok, The sculpture of Auguste Rodin, The collection of the Rodin Museum Philadelphia, ed. David R. Goudine, Philadephie, 1976, p. 310.

« J’AI UN VÉRITABLE CULTE POUR LE NU », RODIN

L'Ecclésiaste prend sa source au début des années 1890, quand Rodin, qui travaille à La porte de l’enfer, modèle la Femme assise du musée de Philadelphie (n°F1929-7-105). Le maître initie alors un fascinant travail de démembrement et d'assemblage de ses sculptures, en usant et abusant de leurs changements d’échelle. D’autres études de ce modèle favori de l’atelier sont d'ailleurs conservées à l’état fragmentaires, tel le Torse Morhardt (c. 1895), Le Nu de grosse femme (avant 1900) ou La Coquille et la Perle (c. 1899-1900). C’est en 1898 que Rodin a l’idée de l’associer à un livre tout droit sorti de sa bibliothèque : L’Ecclésiaste. Le choix de ce support, unique dans toute son œuvre, affranchit ce Nu de l'esthétisme langoureux des modèles allongés sur des coussins capiteux, tels que les avait imaginés Boucher ou Fragonard avec La Gimblette par exemple. Ce texte biblique, qu’on a longtemps pensé avoir été écrit par le roi Salomon, est marqué par une vision fataliste du sens de la vie, laissant à la postérité des expressions comme « Rien de neuf sous le soleil » ou encore « Vanitas vanitatum ». De façon très subversive, la Femme assise est donc retournée sur cet écrit hébraïque, exhibant son intimité dans une vanité renouvelée. Robert de Montesquiou la décrit en 1903 « opprimant et étoilant de sa nudité un livre de sciences ». De même que pour Iris messagère des Dieu (vers 1894), le sculpteur se sert ici du corps reposé de son modèle pour le présenter dans un équilibre impossible, qui lui confère une tension explosive.

Le critique Gustave Geoffroy reconnaît dans cette démarche les traits du génie : « Rodin, s'avisant de comparer les formes existantes avec les formes reproduites, est resté stupéfait devant les innombrables positions possibles. Non seulement, pour lui, les attitudes ne peuvent être réduites à quelques types, mais encore elles lui apparaissent infinies, s'engendrant les unes les autres par les décompositions et les recompositions de mouvements, se multipliant en fugitifs aspects à chaque fois que le corps bouge. »

De la Diane chasseresse de Houdon au Vagin de la Reine d’Anish Kapoor, la représentation du sexe féminin ne cesse jamais de provoquer le scandale. Diane est interdite de Salon en 1775 puis en 1777 et son bronze n’entre au Louvre en 1829 qu’à condition de combler et de marteler sa fente vulvaire. Cet acte symbolique, dérivant tout droit de l’excision, est toujours visible dans le plus grand musée du monde (n°NBC 204). De même que L’origine du monde par Courbet est longtemps restée voilée chez le psychanalyste Jacques Lacan derrière un paysage surréaliste d‘André Masson, L’Ecclésiaste n’a pas été fondu en bronze du vivant de l’artiste. Rodin en avait pourtant exposé le plâtre à Bruxelles, La Haye ou Düsseldorf et même au pavillon de l’Alma en 1900 (n°24) et un marbre avait été taillé. Le musée Rodin n’entreprend ainsi la fonte de son plâtre qu’à la fin du XXe siècle. Notre bronze original, numéroté 3/8, est depuis resté dans la même famille. C’est l’Allemand Anselm Kieffer qui saisit peut être le mieux l'incroyable puissance de cette petite sculpture, en en faisant une des points d'appui de sa confrontation avec Rodin en 2017, à Paris puis à la Barnes Foundation. Loin d’un érotisme voyeur, les nus de Rodin sont un véritable culte à la nature, aux corps des femmes et tout simplement… à la vie !
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