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Le plat d'apparat Rothschild

Dimanche 04 octobre 2020

en faïence de Rouen à décor ocre niellé, vers 1725

ROUEN, vers 1725-1730

Grand plat d’apparat rond en faïence à décor en ocre sur fond bleu : au centre, deux amours musiciens devant une colonne, une table et un cadre, l’un assis sur une draperie, portant sur ses genoux une partition ouverte et tenant un parchemin roulé dans la main droite relevée, inscrits dans un grand médaillon circulaire à fond bleu à décor en ocre d’un baldaquin, treillage et larges rinceaux feuillagés, dans un plus large médaillon orné de fleurons rayonnants en bleu et d’une bordure à treillage ocre sur fond bleu. L’aile est décorée en ocre d’amours tenant deux bouteilles assis sur un tonneau, alternant avec des mascarons de Bacchus et de Flore sur un fond bleu orné de rinceaux feuillagés et treillage en ocre à l’effet niellé, le bord souligné de godrons simulés en ocre sur fond noir.

XVIIIe siècle, vers 1725-1730.

Diam. 56 cm.
(Un éclat au revers de la bordure, un léger manque au talon)

Provenance :
- ancienne collection James de Rothschild
- Ancienne collection Gustave de Rothschild
- Ancienne collection Robert de Rothschild en 1932
- Pierre Vandermeersch
- Ancienne collection Monmélien, vente à Paris, Hôtel Drouot, Me Paul Renaud, 6 décembre 1983, n°51, 420.000 F.
- Collection particulière.

Exposition :
- Exposition rétrospective de la faïence française au musée des Arts décoratifs, Paris, 1932, n°527.

Bibliographie :
- Reproduit dans le Répertoire de la faïence française, 1933, illustré sur la planche 87, volume Rouen.
- Faïences française, catalogue de l'exposition aux Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 1980. Exemplaire cité p. 214 comme le pendant au plat du legs Gérard conservé au musée du Louvre (OA 5011) référencé comme "un des exemples les plus réussis du style niellé".

Le plat Rothschild en faïence de Rouen

Par Cyrille Froissart

Près d’un siècle après l’activité de Masséot Abaquesne (v.1500-1564) à Rouen au XVIe siècle, la production de faïence connait dans cette ville un nouvel essor à partir des années 1640. Un monopole est accordé en 1644 par la Régente Anne d’Autriche à Nicolas Poirel, seigneur de Grandval, ancien huissier de cabinet de la Reine. Son privilège obtenu pour cinquante ans l’autorise à produire toutte sorte de vaisselle de fayence blanche & couverte d’émail de touttes couleurs. Il cède l’exploitation de son privilège en 1645 à Edmé Poterat (1612-1687), potier originaire de Champagne . Poterat travaille avec ses deux fils, Louis (1641-1696) et Michel (1655-1745) dans une manufacture installée rue d’Elboeuf dans le quartier Saint-Sever.

Si dans un premier temps, les formes et décors sont très inspirés des faïences nivernaises puis des chinoiseries venues de Delft, un style rouennais émerge à partir des années 1680 et dans les premières années du XVIIIe siècle notamment caractérisé par des lambrequins rayonnants ou broderies. Ces décors connaissent d’innombrables variations, le trait s’affinant avec le temps tandis que le lambrequin devient plus fouillé, plus riche, s’agrémentant de fleurs, rinceaux, paniers, coquilles, mascarons ou guirlandes. A l’expiration du privilège des Poterat en 1698 et 1709, de nouvelles manufactures de faïences se créent à Rouen. Elles sont dix en 1720, les principales dirigées par Madame de Villeray et les sieurs Fouquay, Heugue, Bertin, Caussy, Guillebaud, et treize en 1749. Cette période comprise entre 1700 et 1740 constitue l’âge d’or de la faïence de Rouen, lorsque la Cour se met à la faïence, abandonnant sa vaisselle d’argent pour répondre à la volonté de Louis XIV. Elle atteint une apogée de la faïence française et rayonne dans l’Europe entière.

Dans les années 1720, apparait un décor original, exclusivement rouennais. Il consiste en de larges rinceaux noirs ou bleus dessinés sur un fond ocre peint sur l’émail blanc de la faïence. Au centre des pièces plates sont réservées en bleu sur le fond ocre des frises d’enfants, des bacchanales ou encore des armoiries. Désigné au XIXe siècle sous l’appellation fond jaune ocré, ce décor est depuis le début du XXe siècle nommé ocre niellé en raison de sa ressemblance avec les décors de nielle exécutés par les orfèvres ou les arquebusiers qui coulaient une pâte à base de sulfure d’argent ou de l’émail noir à l’intérieur de motifs incisés.

Un plateau en faïence conservé au musée de Rouen et un plat à barbe de l’ancienne collection Brument revêtus de ce décor sont tous les deux datés 1726, ce qui permet de situer l’emploi de l’ocre niellé à Rouen dans la deuxième moitié des années 1720 . Quelques indices suggèrent que la manufacture de Paul Caussy et de son fils Pierre Paul ait pu être l’auteur de décors ocre niellé mais il n’est pas impossible que plusieurs manufactures rouennaises s’y soient employées concomitamment .

A Rouen, ces dessins sur fond ocre donnent l’effet de la marqueterie de cuivre des meubles de Pierre Gole, André-Charles Boulle ou Nicolas Sageot. Sur quelques très rares faïences, dont notre plat, les couleurs sont inversées, la peinture de figures, armoiries ou rinceaux est exécutée en ocre sur un fond bleu. Parmi ces pièces figure un surtout de table aux armes de la famille Asselin de Villequier, probablement celles de Jacques, conseiller au Parlement de Rouen, mort en 1727. Ce surtout est conservé dans la collection David à Copenhague . Des assiettes décorées au centre des armoiries des Le Marguetel, marquis de Saint-Denis du Gast et de Saint-Evremont proposent deux versions du même décor mais aux couleurs inversées semblant vouloir ainsi imiter la partie et la contrepartie de la marqueterie de Boulle (fig. 1 & 2). Enfin, un grand plat d’apparat, au décor identique de celui de notre plat, mais à la composition inversée, est conservé au musée du Louvre (fig. 3). Ces deux plats ont très probablement été réalisés en pendant l’un de l’autre. Le plat du musée du Louvre provient de la collection Albert Gérard qui le lègue en 1900 au musée.

Figure 1 Assiette en faïence de Rouen du service aux armoiries du marquis de Saint-Evremont,Sotheby’s, Paris 18 juin 2008, lots 536
Figure 1 Assiette en faïence de Rouen du service aux armoiries du marquis de Saint-Evremont,Sotheby’s, Paris 18 juin 2008, lots 536

Figure 2 Assiette en faïence de Rouen du service aux armoiries du marquis de Saint-Evremont,Sotheby’s, Paris 18 juin 2008, lots 537
Figure 2 Assiette en faïence de Rouen du service aux armoiries du marquis de Saint-Evremont,Sotheby’s, Paris 18 juin 2008, lots 537

Figure 3 Pendant de notre plat, Paris, musée du Louvre, OA 5011, legs Albert Gérard.
Figure 3 Pendant de notre plat, Paris, musée du Louvre, OA 5011, legs Albert Gérard.


En 1932, une grande Exposition Rétrospective de la Faïence française est organisée au Pavillon de Marsan, événement majeur d’une ampleur jamais renouvelée où près de 800 faïences de Rouen sont présentées au public parmi 3337 faïences françaises. A la suite de l’Exposition de 1932, le docteur Chompret, président de la Société des Amis de Sèvres, Jacques Guérin, Paul Alfassa, conservateurs du musée des Arts décoratifs et Jean Bloch publient le Répertoire de la Faïence française, travail monumental en cinq volumes illustrant les chefs-d’œuvre et pièces documentaires de toutes les manufactures de faïences de France et qui demeure un ouvrage de référence.

Notre plat et celui du musée du Louvre ont été réunis en 1932 à l’occasion de cette exposition et sont l’un et l’autre reproduits dans le Répertoire de la faïence française .

Il faut souligner le caractère d’apparat des grands plats richement décorés en faïence de Rouen, purement décoratifs et éloignés de leur valeur d’usage. Ces plats étaient vus dans leur position verticale, soit accrochés au mur, soit, plus probablement présentés sur des crédences ou sur les étagères de grands dressoirs. Gilles Grandjean a étudié la présence de faïences de Rouen dans les inventaires réalisés au XVIIIe siècle en Normandie et n’a pas trouvé mention de plats suspendus sur les murs. Le talon de la plupart de ces plats est percé de deux ou trois trous, comme sur notre plat, permettant de les accrocher, mais ces trous sont souvent désaxés par rapport au décor. Sans doute peut-on en déduire qu’ils permettaient d’assurer la fixation des plats au fond des buffets dressoirs .

Les figures peintes sur des faïences à décor ocre niellé sont principalement extraites de gravures de Jean I Bérain (1640-1711), des bacchanales de Pierre Brébiette (1598-1650) ou encore de la suite gravée des Jeux et Plaisirs de l’enfance de Claudine Bouzonnet-Stella (1641-1697). Une source pour la scène centrale de notre plat n’a pas été identifiée. Ces deux mêmes enfants assis figurent au sommet d’un cortège d’enfants musiciens sur un plateau rectangulaire de l’ancienne collection Manzi (fig. 4 & 5). Ce cortège d’enfants musiciens sans les enfants assis est présent au centre de grands plats ronds, plateau et surtout, détaillés par Gilles Grandjean dans son étude et dont il n’a pu découvrir la source . Mais ce rapprochement avec le plateau de l’ancienne collection Manzi permet de suggérer que le livre ouvert sur les genoux de l’enfant au centre de notre plat est une partition de musique.

Figure 4 et 5 Plateau de l’ancienne collection Manzi, Paris, 20-22 mars 1919, lot 57
Figure 4 et 5 Plateau de l’ancienne collection Manzi, Paris, 20-22 mars 1919, lot 57

Figure 4 et 5 Plateau de l’ancienne collection Manzi, Paris, 20-22 mars 1919, lot 57
Figure 4 et 5 Plateau de l’ancienne collection Manzi, Paris, 20-22 mars 1919, lot 57
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