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Chomo : la Renaissance

Jeudi 10 juin 2010

Le Zèbre Info, Robber des bois


Moment rare, que dis-je, exceptionnel dans le monde de l'art ce lundi 7 juin 2010, de 14 à 19h au château de Moulinsart (Cheverny, au coeur de la Sologne, pour les rares incultes qui n'auraient pas lu Tintin), 99 oeuvres de Roger Chomeaux, dit Chomo vont être dispersées sous le marteau des enchères par Aymeric Rouillac, commissaire priseur. Un dixième de l'oeuvre d'un artiste quasiment inconnu, qui n'a jamais voulu s'inscrire dans le marché de l'art, qui n'a jamais exposé (où presque). Première difficulté, comment lancer les enchères, sur quelles bases, pour un artiste qui n'a pas de cote ? L'étude Rouillac s'en tire avec une pirouette amusante qui aurait fait sourire Chomo : tout à dix balles ! 200 􏰁 donc pour les encrines sur papier, 500 pour la peinture, 1 000 pour la sculpture. Pas de prix de réserve...

Les oeuvres étaient visibles le matin de 9 à 11h. Impossible d'être là si tôt venant de Lyon. Je tente une "entrée en force" par une porte dérobée mais me fait gentiment éconduire par Aymeric Rouillac soi même en train de déjeuner avec le staff. L'attente dehors me viennent de très loin. Je repère l'arrivée permet de rencontrer quelques passionnés dont certains d'un "homme d'affaires" en Porsche et me dis que les enchères seront serrées... L'avenir me donnera raison : le personnage s'installe au deuxième rang, le premier étant réservé à la famille Chomo. Sans un regard en arrière de toute la vente pour jauger ses "adversaires", il emportera à lui seul plus de la moitié, en valeur, de la vente pour le compte de son entreprise pharmaceutique qui partage les mêmes valeurs que Chomo qui s'était fait une réputation de médium et guérisseur. "Ses" acquisitions seront accessibles dans une galerie qu'il ouvrira au public. Les grilles s'ouvrent et une vingtaine de personnes se dirigent vers l'orangerie, lieu de la vente.

J'ai largement le temps d'examiner les pièces qui illustrent toutes ses grandes périodes avec cependant quelques manques criants : ses premières oeuvres de l'école des Beaux-Arts, gouaches, céramiques, assemblages de verres cassés (1940, 50), ses collages et papiers froissés (60, 63), ses mosaïques de brique et porcelaine (années 80),... En revanche de très beaux bois brûlés, technique découverte par accident mais parfaitement maîtrisée par Chomo, notamment un grand triptique (acquis par un galeriste de Ars en Ré), un incroyable totem à clous et un superbe fétiche à clous d'inspiration africaine. La période grillage et plastique fondu par "dropping" est bien représentée par une tête de femme superbe portant le n° 310, à surveiller de près (elle fera 2 400 􏰁) et 2 autres têtes d'inspiration égyptiennes, plus "faciles" qui feront 5 et 6 000 􏰁.

Un émouvant "pêcheur de lune" représentation d'un extraterrestre de notre imaginaire et un imposant personnage de 2 mètres de haut représentant le consommateur européen, doté d'une tête minuscule et une seule couille seront acquis par une société d'investissement oeuvrant pour de grands collectionneurs pour 9 400 􏰁. Cette société sera le deuxième enchérisseur de la vente. Un très beau "Christ de la frontière", curieux pour un Chomo "bouffant du curé", une très belle "tête", toute de plastique noir revêtue, et une très "grande chimère bleue" dont la cote aura du mal à décoller mais qui partira à la hausse grâce à l'excellent papier de Harry Bellet (le Monde du 26 dec 09). Laissez moi vous signaler, M. Bellet que le succès de cette vente vous revient en bonne partie, directement dans le cas présent ; indirectement car tous les visiteurs avec qui j'ai discuté avaient lu votre entrefilet, le jeudi précédent la vente. Un très grand centaure en grillage et plâtre peint aura également du mal à décoller. La tête très allongée comporte une sorte de masque devant la bouche "L'air sera tellement irrespirable que les humains, mutants, auront un filtre devant la bouche" prédisait Chomo qui se définissait comme "archéologue du futur". Il fera 8 500 􏰁, tout mouillé de chaud. Un collectionneur privé enlèvera un très souriant "ange du midi" en grillage peint de 1,75m de haut. Pour Chomo l'ange du matin disait lève toi ! L'ange du midi apportait l'inspiration et l'ange du soir disait repose toi, tu as bien travaillé. Un acrylique recto verso sur bois "visage" et "trois butineurs, pureté" a retenu toute mon attention ainsi que toute la série des sculptures en siporex dont "les gardiens"acquis pour 4 000 􏰁 par le ville de Melun, seul enchérisseur "institutionnel" de la vente. Parmi les tôles peintes deux séries d' Alunis, superbes, retiendront également mon attention pendant la vente ainsi qu'un beau masque en tôle monté sur contreplaqué. "L'homme triste", somtueux autoportrait de Chomo à l'acrylique et collages (de céramiques ?) sera inaccessible pour ma modeste bourse, ainsi que "personnage souriant dans une fenêtre". Le premier partira à 7 500 􏰁 après des enchères très rapides. Le marteau tombera devant la détermination de "Monsieur j'achète tout à n'importe quel prix". Une "panoplie de masques" somptueuse, de très grand format partira au prix "cadeau" de 4 200 􏰁 chez le même enchérisseur. Un "mutant", bas relief en verre pilé et peinture m'échappera aussi, bien que les 2 000 􏰁 représentent une somme relativement raisonnable, mais pas assez pour ma bourse... Parmi les "ratés personnels" signalons "Totoche" superbe acrylique "dropping" (122x77), trop atypique pour intéresser les "dotés". Le marteau tombe sur ma dernière enchère à 1 400 􏰁. Il est à moi ! Il est attribué au fond de la salle à quelqu'un qui était monté à 1 500 sans que je m'en rende compte... Une petite "Chrisalide", "copie d'une autre de grand format m'échappera aussi, de peu.

J'aurai pu me "rabattre" sur les très nombreuses encrines de période tardive, parfaitement dans mes moyens (de 350 à 1 900 􏰁, la moyenne tournant à 6, 700 􏰁), mais on trouve mieux et moins cher au marché de la création... Là, je suis un peu salaud. Le dépit peut être... où chacun son vilain goût ! Notons pour le fun que la cote de 1 900 􏰁 pour une encrine a été obtenue par la bataille d'enchères téléphoniques de deux acheteurs qui, par leur absence, n'ont rien compris au film...

Le feu des enchères. Il serait temps ! Au marteau, Rouillac le jeune, Aymeric, assisté de l'incontournable Laurent Danchin qui éclairera l'ensemble de la vente de ses précieux commentaires sur l'oeuvre et le personnage de Chomo. A. Rouillac tente de se la jouer pro mais on sent qu'il s'agit sans doute de sa première vente d'importance. Il se ressaisira très vite grâce à une extrême connaissance du "dossier". Il saura mettre à profit, tout au long d'une vente de plus de 4 heures, toujours avec finesse et sensibilité, les moments de mou, en laissant la parole à Laurant Danchin qui par sa connaisance de l'oeuvre permet de faire repartir les enchères. Il jouera également de la psychologie des enchérisseurs pour les pousser largement au delà de leurs intentions. Il saura aussi faire tomber son marteau un peu vite sur des petites pièces, soit pour se faire pardonner de les avoir emmené précedemment trop loin, soit pour réveiller l'intérêt d'une salle assoupie. Chapeau bas ! Son père, attentif, mais que l'on sentait parfois "ronger son frein", interviendra une seule fois pour la vente de "l'homme debout", grande sculpture en tôle froissée réalisée vers 1960 et comparée à Giacometti. Ben l'aurait qualifié de "bateleur", terme qu'il utilise volontiers pour qualifier les marchands du temple (de l'art). 7 000 􏰁 tout de même, "à l'arraché" pour une oeuvre somme toute secondaire...

"Petite modulation", un bois brûlé précoce qui semble représenter les trois "O" de la signature de Chomo ouvre la vente. 1 900 􏰁. Le ton est donné par notre société d'investissement. 2 totems suivent à des prix qui se révèleront, à posteriori, parfaitement raisonnables. Mais les enchères montent rapidement pour atteindre 11 000􏰁 pour un important totem en bois brûlé de grande dimension. Les sculptures en grillage et plastique fondu feront de belles cotes, parfois inattendues, pour les pièces se rapprochant de l'art traditionnel. Comme quoi, on vient pour Chomo mais chassons le naturel, il revient au galop ! Une sculpture de 3,5m de haut en grillage peint sera attribuée à 15 000 􏰁, plus grande enchère de la vente. 2 Pureté, thème cher à Chomo, en acrylique sur bois feront de façon incompréhensible 3 200 􏰁 pour l'une et 6 000 pour l'autre. D'une façon générale, sa peinture est moins appréciée que sa sculpture. Un moment important de la vente avec les siporex. Ils démarreront raisonnablement, atteindront des sommets pour "le baiser", 6 800 􏰁 avant de redescendre. La pièce la plus importante, "Totem à sept têtes" sera, comparativement, "bradée" à 7 000 􏰁. Les tôles découpées ne feront pas un tabac à l'exclusion de la plus grande pièce, 7 000 􏰁 également, grâce à la dextérité de Me Rouillac. Un "visage tourné vers le ciel" et "Deux mains", en tôle toujours, réaliseront une bonne cote autour de 6 000 􏰁, par le travail psychologique d'A. R. Déception (?) pour les rares "bois de Séverine" (4,2 et 4,5 K􏰁) issus de l'abattage par erreur d'un arbre vivant, initialement destiné à la construction, et qui sera utilisé jusqu'à la dernière brindille par Chomo. L'ensemble de la vente rapportera près de 300 000 􏰁 hors frais aux héritiers. Fin de l'acte II.

Qui est Chomo ? Comment en est-on arrivé là ?

Retour en arrière. Roger Chomeaux nait en 1907 à Berlaimont dans le Nord au bord de la Sambre dans une famille modeste, son père vendait des tissus. Peu doué pour les études (dira-t-il), il est cependant accepté à l'école des Beaux-Arts de la région, puis de Paris où il remporte quatre prix de sculpture. En petit job d'été, il taille la pierre dans une marbrerie funéraire... Il se marie à Germaine Amélie de qui il aura 4 enfants ; le couple s'installe à Paris, son épouse venant d'y créer "laines Minerve" vendues à domicile. Mobilisé en 40, fait prisonnier, il est déporté en Pologne. Il sera fortement marqué par cette période. A son retour, des dessins plein les poches, il tente, en vain, des démarches auprès de galeries parisiennes. Il partage son temps entre Paris et la forêt de Fontainebleau, près d'Archères, où son épouse a acquis 1ha de terrain et un baraquement en préfabriqué. C'est là qu'il travaille et construit au fil des ans son Centre d'Art Total Préludien, 3 bâtiments supplémentaires pour abriter ses oeuvres : "l'église des pauvres" aux façades de colombages incrustées de bouteilles constituant d'incroyables vitraux, le "sanctuaire des bois brûlés" et "le refuge" au toit constitué de capots de voitures de récupération. Ce n'est qu'en 66 qu'il décide d'y vivre en permanence, recevant son épouse et ses enfants pendant les vacances. Il se constitue un potager duquel il tire l'essentiel de sa subsistance et entretient ses ruches avec passion ; le miel est la base d'un hydromel maison qu'il partage avec ses visiteurs... Le week end, surtout après 1970, il accueille les visiteurs qui bravent les panneaux "interdisant l'accès aux cons" avec le sourire. L'entrée est gratuite, on paie un prix solidaire en partant. Ce remue-ménage et les constructions sont aussi appréciées du voisinage que la Demeure du Chaos de Thierry Ehrmann. Roger Frey et Clara Malraux interviennent pour calmer les esprits et protéger le site. A partir des années 80 (il perdra son épouse cette année là) il commence à acquérir une certaine reconnaissance à laquelle, s'il ne reste totalement indifférent, il répond par son caractère "entier". Il travaille jusqu'à son dernier souffle accompagné par une infirmière qu'il finira par épouser.

Tout ayant une fin, Chomo meurt en 1999 laissant derrière lui son "village d'art préludien". Il restera tel pendant dix ans, seulement protégé par un grillage à poules, le même matériau qu'il utilisait pour bon nombre de ses sculptures. Les héritiers ont la volonté d'ouvrir le "village" au public mais n'en ont pas les moyens. Ils tentent un classement aux Monuments historiques, comme l'avait fait Malraux en son temps pour le Palais Idéal de Cheval. Malgré un "avis favorable" le dossier est rejeté car il manque un inventaire. Et aussi une "cote", Chomo n'ayant jamais été confronté au marché de l'art de son vivant. Pire, le site est interdit à la visite car "il ne répond pas aux normes". C'est l'impasse. Fin de l'acte I.

La suite sera menée sur les chapeaux de roues : il y a urgence ! Laurent Danchin, habitué de l'antre de Chomo en forêt de Fontainebleau et qui avait recueilli ses confidences qu'il publia en 78 sous formes d'entretiens "Chomo, un pavé dans la vase intellectuelle", ed. Jean Claude Simoëns, imagine une stratégie de sauvetage de l'oeuvre. Fin novembre 2009, accompagné des commissaires priseurs Aymeric et Philippe Rouillac et 10 de leurs collaborateurs, il se rend dans les bois désertés. Ils prennent 3 600 photos ; 1 000 oeuvres seront numérotées, inventoriées (pour établir un catalogue raisonné). Le tout est évacué dans deux semi-remorques pour être mis à l'abri. Dans la foulée, Laurent Danchin consacre, jusqu'en mars 2010, avec Martine Lusardy la première rétrospective de chomo "Chomo, le débarquement spirituel" dans le temple parisien de l'art dit "singulier", la Halle Saint Pierre dans le 18ème. Immense succès. Enfin, il faut "coter" Chomo, lui qui haïssait le marché de l'art et refusait tout prix à une oeuvre. Jean Camion, galériste rue des Beaux-Arts à Paris avait bien tenté une exposition en 1960. La rue était bloquée pour accueillir le gratin parisien friand de ses vernissages. Le groupe surréaliste est là avec Breton ; Dali, Picasso, Cocteau, Henri Michaux et Anaïs Nin sont également présents. De nombreuses anecdotes circulent sur les bons (?) mots de Chomo à leur encontre. Il fait échouer les ventes les plus importantes. Malgré le succès, c'est un désastre... La vente aux enchères est programmée pour le 7 juin à Cheverny. Laurent Danchin a soigneusement opéré sa sélection, choisissant quelques oeuvres majeures illustrant les différentes périodes de Chomo, mais pas que... (entre autre 34 encrines sur papier de la dernière période, pas forcément "passionnantes" dirons-nous, figurent dans la vente), pour préserver la création d'un éventuel futur musée... tout en alléchant le marché. A ma connaissance, ne figure à la vente, qu'une seule sculpture présentée à la Halle pour la rétrospective. Une savante chimie ! Assez réussie comme nous l'avons vu.

Il n'a été question que de pognon dans cet article. J'en vomis. Mais c'était un passage "obligé". Souhaitons que les héritiers sauront maintenant faire poid auprès des pouvoirs publics pour la création du futur "Musée Chomo" en forêt de Fontainebleau. Ils ont tous les atouts manquants en poche. Je serai présent pour la fin de l'acte III, l'inauguration du musée Chomo à Archères !

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