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« C’est l’histoire d’une assiette… »

Samedi 24 novembre 2018 à 07h
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Simone, de Gièvres, écrit cette semaine à Aymeric Rouillac, commissaire-priseur, pour connaître la valeur d’une assiette.



Cette assiette de forme ronde est assez épaisse et donc vraisemblablement en faïence. Elle présente des bords chantournés, on ne peut plus classique ! Il en est en revanche tout autrement du décor : apposé à l’or sur fond ocre jaune, il figure une montagne entourée de motifs géométriques stylisés. L’aile de l’assiette reçoit quant à elle une frise de dents de loup et de vaguelettes. L’ensemble présente de chatoyants reflets lustrés.

Ces effets sont le fruit d’une technique complexe utilisant des oxydes métalliques. Elle a très probablement été mise au point à l’époque de Charlemagne par les chrétiens d’Égypte, les Coptes, qui ornaient ainsi leurs verreries. Un siècle plus tard, les Perses la perfectionnent et l’appliquent à la céramique. Ces faïences se diffusent en Occident depuis l’Andalousie, alors sous domination arabe, où nombre d’ateliers sont installés. Ornées d’un décor de style hispano-mauresque, ces pièces de prestige, souvent armoriées, sont dans tous les intérieurs nobles. Elles restent très appréciées à travers l’Europe jusqu’à la Renaissance. À cette époque, les superbes majoliques italiennes volent la vedette aux clinquantes faïences lustrées espagnoles.

Du fait de sa forme et de son décor, il ne fait aucun doute que l’assiette de Simone n’a pas été créée au XVe siècle dans un atelier andalou. C’est une œuvre contemporaine, du XXe siècle. Elle est d’ailleurs monogrammée au dos « GC » pour Gio Colucci, un homonyme de l’humoriste Coluche. Cette chronique n’est donc pas « l’histoire d’un mec » mais celle d’une assiette !

Né à Florence en 1892, Colucci est formé aux Beaux-arts de Paris. Avant la Grande Guerre il se tourne vers l’abstraction qu’il exprime en peinture. Véritable touche-à-tout, il est aussi sculpteur, graveur, illustrateur et affichiste ! En 1929, il installe son atelier près de Marseille, région riche en faïenceries et poteries. Prisonnier de guerre, il s’évade et se réfugie en Provence où il trouve asile chez un potier pour le compte duquel il tourne des pièces utilitaires : assiettes, pichets et autres vases. Il laisse sa créativité s’exprimer sur ces formes rustiques qu’il orne de décors complexes, souvent exubérants, riches d’émaux et de techniques qui lui sont propres. Il les emporte dans ses valises lorsqu’il revient à Paris après-guerre et les expose en 1945 à la très chic galerie Christofle, faisant l’admiration du Tout-Paris artistique. N’abandonnant pas ses autres supports d’expression, il fonde en 1956 l’école d’art italien de Paris, où il enseigne la céramique. Il est actif jusqu’à sa mort en 1974. Lorsque son fond d’atelier est vendu aux enchères vingt ans plus tard, le marché de l’art redécouvre avec délectation le talent de cet artiste protéiforme.

Le Musée des Arts Décoratifs, à Paris, conserve plusieurs de ses œuvres, notamment une assiette dont la forme est très proche de celle de Simone. La cote de Colucci est en revanche assez modeste : rares sont ses créations, toutes techniques confondues, qui dépassent les 1.500 €. L’assiette de notre lectrice, si elle est en parfait état, peut donc être estimée entre 80 et 100 €.
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