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Le 13e piano de Marie-Antoinette ?

Mardi 09 Mai 2017 à 18h37

Université de Tours, Roma Maireau, Nadia Boucetta et Brice Langlois.


ÉRARD FRÈRES. PIANO-FORTE, 1788.

5 octaves Fa à Fa en acajou blond et filet de sycomore. Il repose sur quatre pieds cannelés, et offre deux pupitres dépliants. Deux pédales. Clavier complet, frontons à marches. Cheville sans trou de style clavecin et mécanique à poussoir.

Inscriptions sur la planche d'adresse : "Érard Frères à Paris 1788 - rue du Mail n°37" ; sur la table d'harmonie : "Érard Frères à Paris 1788" à l'encre et présence de deux marques sous la caisse "LR 13", les lettres "AG".

Haut. 21, Long. 148, Prof. 55 cm.
Haut. des pieds 56 cm.
Haut totale 77 cm.
(piano vendu en l'état, avec ses accidents, manques et restauration, la mécanique n'ayant pas été revue depuis la seconde moitié du XIXe siècle).

Provenance :
- suivant la tradition familiale, ce piano aurait été l'un de ceux de la Reine Marie-Antoinette à Versailles.
- collection Gustave comte de Reiset (1821-1905), château du Breuil-Benoit, Eure-et-Loir.
- par descendance, Touraine.

Exposition : Château de Versailles, "Marie-Antoinette, Archiduchesse, Dauphine et Reine", 1955, hors catalogue.

Bibliographie : Marquis de Fayolles, Congrès archéologique de France les collections du château du Breuil-Benoit, 1890.

A mahogany PIANO-FORTE by ÉRARD FRÈRES, 1788. After the family tradition, it was owned by the queen Marie-Antoinette in Versailles.

"Tandis que nous examinons les tableaux et les gravures qui tapissent les murs, M. le comte de Reiset conduit l'une des dames, qui avaient bien voulu se joindre aux excursionnistes du Congrès, devant un charmant clavecin, précieux souvenir de l'infortunée Marie-Antoinette, et pendant quelques instants, accompagnant sa belle voix sur ces touches jaunies, Mme la générale W. de F. nous tient sous le charme des simples mélodies que la reine affectionnait."

Nos remerciements vont au collectionneur Jean Jude et au restaurateur Alain Moysan qui y voit l'un des plus anciens piano Érard conservé avec notamment ceux des musées de Melun (1785), de Bourges (1788) et de La Vilette (1789).

Présentation sur TV Tours


Émission Tout Sur Un Plateau animée par Émilie Tardif


LE 13e PIANO-FORTE DE MARIE-ANTOINETTE ?


Daté de 1788, ce piano-forte à été livré par les frères Érard. Il est réputé avoir appartenu à la Reine Marie-Antoinette. C'est ainsi qu'il a été exposé lors de l'exposition "Marie-Antoinette, Archiduchesse, Dauphine et Reine" au château de Versailles en 1955. Cependant, l'absence de numéro de série ne permet pas d'en retrouver la trace dans les registres d'Érard. De même, les mystérieuses marques au fer LR13 et AG sous la caisse laissent perplexes les meilleurs connaisseurs. S'agit-il d'une marque tronquée des fêtes et cérémonies (MLR) ou du treizième piano de la Reine ?

L'analyse approfondie des comptes des maisons royales, comme des inventaires des principaux palais montrent qu'une centaine d'instruments de musique étaient conservés à Versailles en 1788, dont 17 piano-fortes. Cet instrument popularisé par Érard à partir de 1777 présente l'avantage d'être facilement transportable et de pouvoir jouer doux ou fort, tirant ainsi son nom : piano-forte. Son coût de 600 à 800 livres auprès du fabricant Sébastien Érard et sa grande mobilité expliquent peut-être qu'aucun exemplaire ne soit formellement identifié dans les inventaires, ni même directement livré à Versailles. Ainsi, alors qu'en cette même année 1788 le maître de piano de la Reine, Johann David Hermann, achète lui-même un piano directement à Érard, 5.000 livres de gages sont versées par la maison de la Reine à cinq musiciens dont 2.000 livres pour deux instruments....assurant un bénéfice confortable aux musiciens sur le prix de revente de leur instrument à la Couronne.

Rien n'interdit de penser que ce piano-forte est l'un de ceux de la Reine. Princesse mélomane, Marie-Antoinette place en effet la musique au cœur de la vie de Cour, depuis la messe matinale jusqu'aux fêtes et bals nocturnes, sans oublier les concerts intimes auxquels le Roi assiste parfois. Elle raconte dans ses correspondances qu'elle organise "un concert tous les lundis qui est charmant [...] J'y chante avec une société de dames". Si la harpe est son instrument favori, la Reine s'intéresse de près au piano-forte. Aux compositions d'Hermann se succèdent en 1782 celles que le Chevalier Saint-Georges ou Gasseau composent pour elle. La collection Cobbe en Angleterre conserve d'ailleurs un luxueux exemplaire qui aurait été lui aussi livré à la Reine.

Le comte Gustave de Reiset (1821-1905) est l'ancêtre de l'actuelle propriétaire. Ce diplomate est un grand collectionneur, à l'instar de son frère Frédéric, conservateur des peintures du musée du Louvre puis premier directeur général des musées nationaux. Leur père, Jacques de Reiset, receveur général à Colmar, avait commandé à Érard un piano carré modèle ordinaire à cinq octave en germinal (avril) 1799. Numéroté 4137, il ne peut s'agir du nôtre. L'authenticité du piano de la Reine ne posant alors aucun doute, le collectionneur n'a malheureusement pas écrit la manière dont il se l'était procuré. Ayant publié la correspondance de Marie-Antoinette et de sa belle-sœur, mais aussi le journal de la lingère de la Reine ainsi que Les Modes et usages au temps de Marie-Antoinette, Gustave de Reiset a réuni de nombreux souvenirs ayant appartenu à la Reine dans un musée qu'il ouvrait aux amateurs. Il y conservait une tapisserie tissée par la Reine au Temple, ou une mèche de ses cheveux également présentée lors de cette vente. Notre piano est le témoignage gracieux et émouvant de la brillante vie et du destin tragique d'une princesse autrichienne devenue Reine de France.


LA MUSIQUE SOUS LOUIS XVI

Dossier préparé avec le concours de Roma Maireau, de Nadia Boucetta et de Brice Langlois, historiens de l'art à l'Université de Tours.

Baptiste André Gautier, Marie-Antoinette dans sa chambre, 1776. Gouache sur papier, château de Versailles.


L’arrivée sur le trône de Louis XVI en 1775 redonne le prestige que Versailles avait perdu sous Louis XV. En effet, en 19 ans de règne, le nouveau roi de France et de Navarre passera 15 ans dans le château construit par Louis XIV . Cependant, c’est plus particulièrement l'arrivée en France de Marie-Antoinette qui permet à la musique de prendre de l'ampleur dans ce lieu, qui a désormais un rôle bien plus considérable au sein de la royauté, définitivement de retour à Versailles. Si ce changement se constate, c'est parce que la fin du règne de Louis XV entraîne effectivement avec elle la fin d'une période ou la musique avait perdu de l'importance à Versailles. Le roi, dans les dernières années de son règne, ne passait que peu de temps au château, lui préférant Fontainebleau. La résidence royale presque vide, la musique ne prenait donc qu’une place d’importance réduite.

Le nouveau règne est le témoin d'une période où la musique est présente à tout moment de l'année, rythmant les journées de Marie-Antoinette éduquée depuis son enfance aux arts musicaux. Elle est également mécène d'un certain nombre d'artistes et responsable de nombreux événements rassemblant la Cour à Versailles. Durant le XVIIIème siècle, la musique possède donc désormais un statut particulier au sein de la cour. Les événements musicaux prennent une toute autre dimension, ils deviennent importants, récurrents et onéreux. C'est également dans ce contexte que l'utilisation du piano-forte prend de l'ampleur, permettant aux facteurs de piano, tel Sébastien Erard, de faire progresser l'histoire de la musique.


Le goût de la Reine pour la musique


L’Éducation musicale de Marie-Antoinette

Son intérêt pour les arts commence dès le plus jeune âge. Ses parents, Marie-Thérèse d’Autriche et François Ier du Saint-Empire accordaient une attention toute particulière à l’éducation artistique de leurs enfants. Ainsi, Marie-Antoinette, bénéficie d’une éducation générale, et, en plus du chant et de la harpe, commence l’apprentissage de l’écriture et du piano-forte. C’est naturellement que la nouvelle reine cultive cet amour pour les arts pour se soustraire des impératifs imposés par sa fonction de dauphine, puis de reine de France.

Franz Xaver Wagenshön, L’archiduchesse Marie-Antoinette au clavecin, avant 1770. Huile sur toile, Kunsthitorisches Museum, Vienne.


Marie-Antoinette arrive en France en 1770 et bien qu’elle ait été préparée à la culture et aux mœurs de son nouveau pays pendant de longs mois, elle se trouve rapidement dépaysée par la vie à la française. Quand elle ne participe pas aux parties de chasse de son mari, qui éprouve un certain désintérêt pour la musique, elle se consacre au théâtre, la musique et l'art en général. Ce goût pour la musique rythme sa vie au château et influence les modes de l’époque.
Elle assiste très vite aux représentations musicales qui ont lieu à Paris et découvre la Comédie-Française, la Comédie-Italienne mais aussi l'Opéra.

Tandis que Rameau et Lully imposaient auparavant le classicisme français sur la scène parisienne, c'est le style italien qui prend de l'ampleur, selon le goût de la Reine. Piccinni ou Sacchini participent à modifier le goût français dans le domaine musical. L'opéra baroque français, caractéristique par l'utilisation de la viole et la basse de violon, s’efface progressivement.

Cependant, le compositeur allemand Gluck, que Marie-Antoinette applaudit à la première d'Iphigénie en Aulide en 1774 se démarque également lors de ses quelques années en France de 1774 à 1779.

Bien que certains artistes comme Mozart refusent de travailler de façon régulière à Versailles, l’intérêt de la reine pour la musique permet de protéger plusieurs compositeurs. Elle installe parfois ces derniers près d’elle et pérennise un répertoire lyrique, notamment les œuvres de Gluck, qui va réformer le théâtre lyrique . Le compositeur s’installera au château à sa demande profitant des traitements privilégiés que la reine accorde à ses musiciens. Dans son journal, l’intendant et contrôleur de l’argenterie, menus-plaisirs et affaires de la chambre du roi, M. Papillon de la Ferté, rapporte que Hinner, maître harpiste de la reine et musicien de la chambre, bénéficia de 4800 livres pour « aller se perfectionner dans son art en Italie ». En plus de ces personnes, le personnel qui l'entoure est composé en partie de Lagarde, maître de chant de la reine et Simon, maître de clavecin, ainsi que Jean-Paul-Egide Martini, surintendant de la musique du roi. Versailles se vide de ses musiciens lors de la tourmente révolutionnaire, les plus prestigieux seront les premiers professeurs du Conservatoire de Paris ou encore rejoignent la garde nationale.

La période du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette est donc plus une période manifeste des changements de goûts que symbole de réelles nouveautés musicales. Cependant, ses nombreuses sorties à Paris afin d’apprécier ces nouveaux compositeurs vont motiver la reine à déplacer les spectacles dans son lieu même de résidence et vont influencer les styles de représentation qui y auront lieu.

La musique à Versailles


Au sein de la vie de cour, la musique retrouve grâce à la reine une place de première importance et participe à de nombreux moments de la journée.

Celle-ci commence par la messe, en musique, vers 11h du matin, avec en 1782, un effectif musical de 31 musiciens vocaux et de 42 instruments. Cela se termine le soir lorsque Marie-Antoinette remet au goût du jour la musique lors du dîner, pendant les soupers au Grand Couvert en compagnie du Roi. Les musiciens sont alors dirigés par François Giroust, surintendant de la musique.

Au-delà d’une musique officielle, la reine organise également des représentations dans ses appartements, en petit comité, où le roi assiste parfois. Elle raconte dans ses correspondances qu’elle organise « un concert tous les lundis qui est charmant […] J'y chante avec une société de dames choisies qui y chante aussi ». Ces concerts se tiennent « de 6h à 9h, et ne paraissent long pour personne . » Ce qui est étudié lors des leçons et montré lors de ces représentations, elle se spécialise dans la romance, musique à la mélodie simple et aux textes sentimentaux. Dans cette intimité, la reine et ses dames de Cour jouent de plusieurs instruments à l’instar du roi et de son entourage qui se concentre sur d’autres activités. Ainsi Marie-Joséphine de Savoie, comtesse de Provence, jouait de la mandoline et la sœur du roi, Clotilde de France, pratiquait assidûment la guitare. La reine donne une grande importance à la musique à Versailles en donnant des représentations privées de harpe, son instrument favori.



De nombreuses fêtes sont également organisées à Versailles par Marie-Antoinette, selon des thèmes très précis : le mardi est, par exemple, consacré à la Tragédie, tandis que le jeudi est réservé à la Comédie, française ou italienne, et le vendredi à l'opéra-comique. Sans compter le grand Opéra qui jouait parfois le mercredi .

Certaines nuit d'été, l’ambassadeur d’Autriche en France raconte que « vers 10h du soir sur la grande terrasse des jardins de Versailles, les bandes de musiques de la garde française et suisse » étaient appelées à venir jouer. Les musiciens jouent alors dans les jardins de Versailles. En 1777, 96 spectacles ont lieu dans la cour, parfois jusqu’à 3h du matin. Les plupart des courtisans ne venaient d’ailleurs que pour les fêtes. Ces concerts nocturnes seront ensuite remplacés par des concerts privés dans l’enceinte de la Colonnade ce qui déplaira fortement.

La reine va également, avec l'aide de Pierre Gardel, intendant des bals, mettre en place la saison des grands bals. Ces bals ont progressivement lieu dans des salles de plus en plus grandes pour accueillir tous les danseurs, comme le Salon d’Hercule. Les quadrilles de contredanse remplacent désormais les menuets. Ornés de tenues très excentriques, souvent à plumes, les membres de la cour participent à ces bals lors de la période du Carnaval qui s’étend de l'Epiphanie à Mardi-Gras, parfois plus tôt quand Marie-Antoinette était trop impatiente. Des bals rustiques ont parfois lieu au Hameau à partir de sa construction en 1783, dans la grange aujourd’hui disparue.

Les lieux pouvant accueillir les diverses performances musicales sont par conséquent très variés. Pour se consacrer à ses passes temps, la reine augmente son espace privé à partir de 1779. En 1782, toute une série de pièce dans le rez-de-chaussée de ses appartements sera entièrement dédié à ses loisirs. De nombreux concerts ont lieux dans ses appartements, mais également dans le petit théâtre du petit Trianon qu'elle fait construire, et qui lui permet de monter sur scène dans des représentations ou le roi assiste parfois. De petits bals privés y avaient lieu à tout moment. Au petit théâtre de Mique, comédies françaises et italiennes, opéra et pièces de théâtre avaient également lieu, témoins du goût de l’époque et des intérêts de Marie-Antoinette comme Le barbier de Séville de Beaumarchais en 1775.

Les instruments au service de la Reine

Des centaines d'instruments à disposition

Sans compter ceux qui appartiennent aux musiciens, Versailles compte dans ses inventaires un bon nombre d’instruments. Durant les messes et les fêtes religieuses, l’orgue est l’instrument le plus sollicité, toutefois durant les fêtes privées, il s’agit du clavecin. On comptabilise durant le règne de Louis XV vingt-deux clavecins. Le chapitre 10 du magasin de la Maison du roi de 1788, consacré à la « bibliothèque de musique, clavecins et autres instruments » cite entres autres la présence de vingt-six clavecins, une épinette, deux grands orgues, un orgue portatif, deux paires de timbales, trois hautbois, quatre petites flûtes traversières, deux flûtes traversières, deux flûtes, deux petites flûtes, trois cors de chasse, six paires de clarinettes, quatre contrebasses, quatre violons, quatre violoncelles, deux trompettes, une harpe, mais aussi dix-sept piano-forte. Le tout accompagné de centaines de partitions de musique . Presque une centaine d’instrument se trouvait donc dans le magasin, prêts à servir à la moindre occasion.

Harpe de Marie-Antoinette, 1774, Jean-Henri Nadermann. 154,5 x 76 cm. Musée municipal de Vendôme, Vendôme (Loir-et-Cher), France.


Qu’il s’agisse des états des finances constatées dans les archives royales ou encore des registres de la maison Erard, nous constatons que plusieurs personnes, affectées à différentes fonctions peuvent être en charge de l’achat et du déplacement de ses instruments. Nous retrouvons par exemple l’achat d’un piano-forte à la maison Erard par Hermann, maître de piano de la Reine (Figure 1).

En l’année 1788, le financement de certains de ces instruments apparaissent par exemple dans les archives de la maison de la Reine, aux côtés de diverses dépenses. La note « Traitements à cinq musiciens » pouvant se rattacher autant à dédommager les musiciens qu’à financer certains de leurs instruments. Le prix de 1000 livres étant affiché dans ce registre, il est par ailleurs possible de penser à l'achat de piano-fortes par Versailles en 1788. Les registres de vente Erard affichant le prix des instruments entre 600 et 800 livres, il est également probable que le prix augmente quand ceux-ci sont destinés à la Cour. Le nombre important d'instruments et les finances impliquées mettent en exergue la valeur de la musique à Versailles.

Troisième Concerto pour le piano-forte ou clavecin avec accompagnement de deux violons, alto et basse, cors et flûtes ad libitum..., par Hermann, Johann David, 1788. Gravé par G. Magnian, BNF, Paris.


Aujourd’hui, certains instruments de cette époque ayant appartenu à la Reine nous sont parvenus. La harpe de Marie-Antoinette décorée de nacre et de dorures, et réalisée par le facteur d’instruments Naderman, également maître luthier de la reine, possède quatre pédales. La passion que porte la reine pour la pratique de cet instrument va par ailleurs engendrer une véritable mode. On dénombre en 1784 pas moins de cinquante-huit professeurs de harpe à Paris et 200 magasins . Toutefois, dès l’avènement du piano-forte dès la seconde moitié du XVIIIème, la reine n’hésite pas à suivre cette fois-ci les tendances de la cour et à s’intéresser à l’instrument.

L’avènement du piano-forte

Le premier prototype du piano-forte ou du "gravicembalo col piano e forte" fut réalisé par l’italien Bartolomeo Cristofori dès le début du XVIIIème. À la différence du clavecin, dont le son est produit grâce au pincement des cordes à l’aide d’une plume d’oiseau, le piano-forte est composé d’un clavier et d’une percussion. L’innovation réside dans l’abandon du mécanisme de sautereaux au profit d’un mécanisme à marteaux à celui qu’on utilise sur un tympanon. Cela permet de frapper les cordes et de projeter non seulement un son plus puissant, mais également de créer des nuances - d’où le nom de piano-forte, « doux et fort ». L’aspect du piano-forte diffère de celle du clavecin: de forme rectangulaire, l’instrument est de taille modeste et ne possède pas de grand couvercle soutenu par une béquille (Figure 2). Posé sur quatre pieds, il est le plus souvent composé d’un unique clavier le rendant ainsi plus facilement transportable pour les musiciens.

L’attention portée au piano-forte est avant tout étrangère. S’il est fort probable que le grand compositeur Johann Sebastian Bach (1685-1750) ai joué du piano-forte , il est toutefois certain que son fils Carl Philipp Emanuel Bach (1714-1788), également musicien, se soit familiarisé avec l’instrument en composant des sonates pour le roi de Prusse, Frédéric II. Ce dernier commande en 1740 la totalité des piano-fortes réalisés par le facteur d’instruments Johann Gottfried Silbermann .

En 1759, les premiers piano-fortes voient le jour à Paris. On assiste ainsi au sein de la capitale française à un véritable engouement pour l’instrument. Johann David Hermann (1760-1846), compositeur et pianiste, composa quatre concertos pour le piano-forte ce qui lui permis d’obtenir la tutelle de Marie-Antoinette. Pareillement, le chevalier de Saint-Georges (1745-1799), compositeur afro-français et intime de Marie-Antoinette, réalise plusieurs œuvres pour piano-forte en 1782 . Charles-Nicolas Gasseau, musicien de la Garde suisse du Roi s’intéresse également à l’instrument. Lors de l’exposition de Marie-Antoinette : Archiduchesse, Dauphine et Reine (16 Mai – 2 Novembre 1955), un ouvrage aux armes de la Reine est exposé. Il s’agit de Galatée, un roman pastoral mis en musique avec un accompagnement de piano-forte ou de harpe écrit par le musicien.Le piano-forte trouve petit à petit sa place à la cour et la reine décide d’engager Hermann en tant que maître de piano-forte afin de parfaire sa pratique de l’instrument. L’un des piano-forte de la reine est actuellement conservé au Cobbe Collection Trust, Royaume-Uni (Figure 3). Conservé dans la collection de la famille Érard, ce piano-forte a été offert par les frères Érard à la Reine, ce geste ainsi que les commandes passés à la manufacture témoignent de l’intérêt qu’à la cour de Versailles pour le facteur d’instruments. En effet, jusqu’en 1776, les piano-fortes étaient importés de Londres, avant que les premiers piano-fortes français soient réalisés par les frères Érard.

La maison Érard

Sébastien Érard naît en 1752 à Strasbourg. Bien que formé initialement pour être dessinateur et géomètre, c'est en tant que fabriquant de harpe qu'il trouve du travail quand il arrive à Paris, vers 1768, à l'âge de seize ans . Il se fait engager la même année par la duchesse de Villeroy et c'est en 1777 qu’il construit, pour cette même duchesse, ce qui est connu pour être son premier piano. Ses prédispositions naturelles pour la création d'instruments de musique lui permettent d'ouvrir sa boutique rue du Mail en 1781, assisté par son frère Jean-Baptiste.

Rapidement proche des gens de pouvoir, il compte beaucoup d'aristocrates pour clients. Accusé de soutenir le régime monarchique, il s'exile à Londres en 1792 et y ouvre une nouvelle boutique. Il revient à Paris en 1796 tout en conservant son atelier londonien. C'est également durant cette période de la fin du XVIIIe siècle que le goût pour le piano s'affirme, et ce autant en France qu'en Angleterre. Le modèle le plus répandu est le piano carré, disposé aux petites pièces tandis que c'est le piano « en forme de clavecin », appelé piano à queue depuis la fin des années 1830, qui s'impose dans les concerts. On compte pour Érard la création de plus de 5300 pianos carrés avant 1802.

Par les innovations de ses créations, ces piano-fortes, qu'ils soient carrés ou « en forme de clavecin », on sans doute joués un rôle dans l'effacement progressif des clavecins à l'instar des pianos . En 1808, il dépose en Angleterre le brevet du mécanisme à étrier, réduisant le problème de répétition et permet alors aux pianistes un jeu rapide et un contrôle dynamique. Ce brevet amélioré au fil des ans, en particulier par la mise en place en 1821 de la technique du double échappement est à la base des pianos d'aujourd'hui.

Nombreux sont donc les musiciens de l'époque à jouer sur un piano du facteur. Franz Liszt, avec qui il deviendra ami intime à partir des années 1820, faits ses débuts à Paris sur un piano Érard, et Beethoven écrit sa Sonate No.21 sur son piano à queue Érard . Dans une lettre de Novembre 1803, Griesinger, ami du compositeur, dit par ailleurs qu' « il est tellement enchanté par le piano [Erard] qu'il regarde tous les autres pianos en les comparants à des ordures ».
Le premier piano Érard construit en 1777 est parfois considéré comme le premier construit en France, bien que certaines sources montrent que les mécanismes utilisés dans les pianos sont connus en France depuis le XVe siècle. Un piano fut par ailleurs livré à l'Académie Royale des Sciences en 1716 par Jean Marius. Sébastien Érard reste néanmoins une référence qui a su s'imposer dans le domaine musical et est à l'origine, par ses nombreux brevets novateurs, du piano moderne que nous connaissons aujourd'hui. Il est par ailleurs le premier facteur d’instruments de musique à recevoir la Légion d’Honneur.

(1) Baumont, p.284. (2) Dufourt, Chapitre I. (3) Arrioli-Clementi, Salmon, p.292. (4) Lamour, Jean-Marie, «La musique à Versailles» in Cité de la musique, Philarmonie de Paris. (5) Noiray, Michel, «Gluck (C.C.von)». In Encyclopaedia Universalis, [en ligne]. (6) Arrioli-Clementi, Salmon, p.296. (7) Arrioli-Clementi, Salmon, p.291. (8) Lettre de Marie-Antoinette au comte Rosenberg,17 avril 1775. (9) Baumont, p. 292. (10) Lettre de Mercy-Argenteau à Marie-Thérèse, septembre 1777. (11) Baumont, p.305. (12) Archives nationales, Paris. Maison du Roi, Magasin IV «Recensement des effets des magasins du Roy» 1788. Cote O/1/3153/A. (13)Les dépenses occasionnées par les spectacles étaient mal perçues par l’intendant, mais également par le contrôleur des finances, M. Necker, voir de La Ferté, p.409-410. (14) Emmanuelle Giuliani, «À la découverte de Marie-Antoinette», in La Croix. (15) Audéon, Hervé, «Marie Antoinette harpiste». In Philidor. CMBV Portail de ressources numériques de l’Atelier d’études sur la musique française des XVIIe et XVIIIe siècles du CMBV : "Les goûts de Marie-Antoinette pour la harpe, mais aussi pour le clavecin et le piano-forte, répondent ainsi parfaitement à ceux de la société de son temps". (16) On retrouve cependant des piano-fortes en forme de clavecin notamment réalisés par le facteur Pascal Taskin. (17) «Today, there can no longer be any doubt that in the 1730s Bach played on ‘instruments piano et forte genandt‘ (the name used in a document sign in 1749) ». voir Badura-Skoda, Eva, «Bach, Johann Sebastian (1685-1750)», in Robert Palmieri, The piano : An Encyclopedia, New York, Routledge, 2003, p. 35. (18) Picard, Mathieu, Hyun-Young Choi, Clavecin, Clavicorde et pianoforte, CREC, 2012. (19) Catalogue des œuvres du Chevalier de Saint-George établi par Alain Guédé, membre de l’association Le Concert de M. Saint-George. (20) Livre de vente Érard de juin 1787 – mai 1789 (n°d’inv. D.2009.1.82). (21) Clarke, Christopher, «Érard and Broadwood in the Classical era : two schools of piano making», in musique-image-instruments : le piano-forte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009, p.62. (22) Pollens, Stewart, «Cristofori and Érard», in musique-image-instruments : le piano-forte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009, p.79. (23) Clarke, Christopher, «Érard and Broadwood in the Classical era : two schools of piano making», in musique-image-instruments : le piano-forte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009, p.99. (24) Maniguet, Thierry, «Le piano en forme de clavecin Érard», in musique-image-instruments : le piano-forte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009, p.83. (25) Magne, Daniel, Paris, Alain, «Piano», In Universalis éducation [En ligne]. (26) Skowroneck, Tilman. “Beethoven's Erard Piano: Its Influence on His Compositions and on Viennese Fortepiano Building.” in Early Music, vol. 30, no. 4, 2002, pp. 523–538. (27) Pollens, Stewart, «Cristofori and Érard», in musique-image-instruments : le piano-forte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009, p.77.

Archives consultées


Paris, Archives nationales


• Maison du Roi, Magasins IV. « Recensement des effets des magasins du Roy ». 1788-1789. Cote O/1/3153/A et B.
• Maison du Roi, Magasins IV. Entrées et prêts de meubles, effets, linge, etc., des magasins. 1788-1790. Cote O/1/3232.
• Maison du Roi, Garde meuble V. Journal du Garde-Meuble de la Couronne. 1788-1790. Cote O/1/3322.
• Maison du Roi, inventaires généraux VI. Inventaire général des meubles de la famille royale. 1792. Cote O/1/3354, 3355 et 3556.
• Château de Choisy. Estimation des meubles. 1788. Cote O/1/3383.
• Château de Compiègnes. Estimation des meubles. 1788. Cote O/1/3388.
• Château de Compiègnes. Inventaire du mobilier 1791. Cote O/1/3390 et 3391.
• Château de Compiègnes. États divers et distributions de meubles pour logements. 1788-1791. Cote O/1/3393.
• Château de Fontainebleau. Journal des distributions de meubles. 1788-1790. Cote O/1/3396.
• Château de Marly. Estimation des meubles. 1788. O/1/3403.
• Château de Meudon. Journal des distributions de meubles. 1788-1789. Cote O/1/3410.
• Paris, Tuileries, Louvre, Luxembourg. Autres inventaires des mêmes palais. 1787-1788. Cote O/1/3416.
• Paris, Tuileries, Louvre, Luxembourg. Autres inventaires des Tuileries. 1790. Cote O/1/3417.
• Paris, Tuileries, Louvre, Luxembourg. Inventaires divers de meubles des palais, hôtels, magasins, de Paris ; et récépissés des envois. 1788-1789. Cote O/1/3426.
• Saint-Cloud. Journal de distributions de meubles. 1788-1791. Cote O/1/3427.
• Saint-Cloud. Inventaire général des meubles. 1789. Tome I. Cote O/1/3428.
• Saint-Germain. États divers de meubles et objets précieux de la chapelle et du château. 1788-1790. Cote O/1/3432.
• Rambouillet. États divers de meubles et correspondance. 1786-1787. Cote O/1/3444.
• Versailles. Autre inventaire général. 1788. Cote O/1/3463 et 3464.
• Trianon. Estimation des meubles. 1789. Cote O/1/3489.
• Trianon. Autre estimation. 1789. Cote O/1/3490.
• Divers. Châteaux divers et mêlés. Inventaires divers de meubles et récépissés d'envois. 1787-1789. Cote O/1/3494.
• Comptabilité. Journal des meubles reçus du Garde-Meuble pour les maisons royales. 1787-1790. Cote O/1/3570.
• Maison de la Reine Marie-Antoinette. Dépenses pour approvisionnements et fournitures. 1787-1791. Cote O/1/3794.

Bibliographie


• ARRIOLI-CLEMENTI, Pierre, SALMON, Xavier, Marie-Antoinette, cat. Expo., (Paris, 15 mars 2008 –30 juin 2008), Paris, RMN, 2008
• BAUMONT, Olivier, La musique à Versailles, Paris, Actes sud, 2007.
• CLARKE, Christopher, «Erard and Broadwood in the Classical era : two schools of piano making», in musique-image-instruments : le pianoforte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009
• DUFOURT, Hortense, Marie-Antoinette, la mal-aimée, Paris, Flammarion, 2012.
• MAGNE, Daniel, PÂRIS, Alain, « PIANO ». In Universalis éducation [en ligne]. Encyclopedia Universalis, consulté le 2 avril 2017. Disponible sur : http://www.universalis-edu.com.proxy.scd.univ-tours.fr/encyclopedie/piano/
• MANIGUET, Thierry, « Le piano en forme de clavecin Erard », in musique-image-instruments : le pianoforte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009
• PAPILLON DE LA FERTÉ, Denis Pierre Jean, Journal de Papillon de la Ferté, Journal de Papillon de La Ferté, intendant et contrôleur de l'argenterie, menus-plaisirs et affaires de la chambre du roi (1756-1780) : l'administration des menus [en ligne]. Paris: Paul Ollendorff, 1887. [Consulté le 19/03/2017]. Disponible sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k108528n .
• PLACE, Marie-Adélaïde, Le piano-forte en France de 1760 à 1812. In : École pratique des hautes études. 4e section, Sciences historiques et philologiques. Annuaire 1976-1977. 1977.pp. 1117-1121.
• POLLENS, Stewart, «Cristofori and Erard», in musique-image-instruments : le pianoforte en France, 1780-1820, Paris, CNRS Éditions, 2009.
• SKOWRONECK, Tilman. “Beethoven's Erard Piano: Its Influence on His Compositions and on Viennese Fortepiano Building.” in Early Music, vol. 30, no. 4, 2002.

Sites consultés


• Site des ressources du Château de Versailles : http://ressources.chateauversailles.fr (L’évolution musicale sous Louis XVI et Marie-Antoinette et Les instruments de musique au château de Versailles joint au dossier « La Musique à Versailles »).
• Site recensant les facteurs de pianos en France de 1700 à 1799 : http://www.lieveverbeeck.eu/pianos_francais_1700_1799.htm
• L’art du pianoforte : http://artdupianoforte.weebly.com/blogue/un-piano-pour-marie-antoinette
• Centre Sébastian Érard : http://www.sebastienerard.org/fr/?m=registres&r=d2009182

Illustrations


Figure 1 : Centre Sébastien Erard, Extrait du livre de vente de juin 1787 – main 1789 (n° d’inv. D.2009 .1.82) (en ligne) Folio 17.


Figure 2 : Clavecin décoré par Claude Audran II, attribué à Ruckers Ionnes, mécanisme de Ruckers, XVIIe.Haut. 93, Larg. 233, Prof. 89 cm.
Photo (C) RMN-Grand Palais (Château de Versailles)


Figure 3 : Sébastien Érard, Pianoforte ayant possiblement appartenu à Marie-Antoinette, 1777, Cobbe, The Cobbe Collection.


Annexes


Annexe 1 : «Clavecins et autres instruments» dans : Maison du Roi, Magasins IV. Recensement des effets des magasins du Roy. 1788-1789.
Cote O/1/3153/A et B.


Annexe 2 : Maison du Roi, Magasins IV. Entrées et prêts de meubles, effets, linge, etc., des magasins. 1788-1790.
Cote O/1/3232.


Annexe 3 : Maison de la Reine Marie-Antoinette. Dépenses pour approvisionnements et fournitures. 1787-1791.
Cote O/1/3794.
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