Lot 244
James Ensor (Belge, 1860-1949)
Vierge et mondaine (avec Alexandra Daveluy), c. 1933
Toile.
Signée en bas à gauche.
Au dos, sur le châssis : étiquette de Guillaume Campo à Anvers, numéro olographe « 5272 » entouré, les dimensions écrites plusieurs fois, inscription : « Ensor 27 rue de Flandres Ostende ».
Haut. 60 Larg. 74 cm.
Provenance :
- vente Mak van Waay, Amsterdam, 8 mars 1960, n°118 ;
- vente Campo, Anvers, 3 avril 1963, n°50 ;
- collection Léon Blavier, Liège ;
- par descendance, collection particulière, Touraine.
James Ensor. Virgin and Woman of the World (with Alexandra Daveluy). Canvas, circa 1933.
Art Loss Register, 19 janvier 2026, n°S00266979.
Bibliographie : Xavier Tricot, James Ensor : Catalogue raisonné des peintures, Bruxelles, fondsmercator éditions, 2009, n°630.
Exposition : Bruxelles, Galerie Robert Finck, novembre 1960, n°41.
Peinte dans les dernières années de la vie de James Ensor, Vierge et mondaine s’inscrit dans une période de synthèse où l’artiste, désormais consacré, revisite ses thèmes fondamentaux avec une palette plus claire et une matière plus fluide.
La composition s’organise autour d’une opposition structurante : à droite, la Vierge à l’Enfant, figure du sacré ; à gauche, la « mondaine », incarnation du profane. Entre ces deux pôles se déploie l’univers familier du peintre masques, coquillages, marionnettes, crâne autant de motifs issus de la boutique maternelle d’Ostende, transposés ici en signes ambigus, à la fois ludiques et méditatifs. Ensor y poursuit sa réflexion sur l’illusion, la vanité et le théâtre social.
Héritier de la grande tradition flamande, de Frans Snijders à Adriaen van Utrecht, il renouvelle la nature morte en la chargeant d’une dimension symbolique et personnelle. Les bouquets aux associations botaniques imaginaires, les porcelaines et objets hétéroclites composent un langage visuel codé, où chaque élément participe d’un équilibre à la fois décoratif et intellectuel.
Au cœur de cette mise en scène apparaît Alexandra Daveluy, nièce et proche confidente du peintre, qui n’apparait pas sur l’autre version du tableau au musée de Bilbao (n°01/16 2001). Sa présence introduit une dimension intime essentielle. Ensor illumine en effet le haut de la toile d’un arc-en-ciel, un motif exceptionnel qu’il réserve habituellement aux scènes religieuses. C’est pour mieux souligner le rôle de celle qu’il surnomme « La Chinoise ». Elle devient alors figure de passage, presque médiatrice, entre le monde sensible et une forme d’élévation spirituelle.
Le contexte de 1933 éclaire cette œuvre d’un jour particulier. Ensor, âgé de 73 ans, est au sommet de sa reconnaissance. Le 2 août, il rencontre Albert Einstein à Coq-sur-Mer. Le peintre de la lumière et le théoricien de la lumière se font face. Cette coïncidence, au-delà de l’anecdote, résonne avec la tonalité même du tableau, traversé d’une clarté nouvelle, presque apaisée.
Car cette toile n’est pas seulement une nature morte, ni même une composition symbolique.
C’est une œuvre de bilan. Tout y est : le carnaval et le sacré, la dérision et la gravité, l’objet et le souvenir. Ensor ne juxtapose plus, il synthétise. Il simplifie sans appauvrir, il éclaire sans dissoudre. La peinture devient espace intérieur.
Restée dans l’atelier jusqu’à la mort de l’artiste, révélée seulement en 1960 avant d’être acquise en 1963, cette œuvre conserve le caractère d’un tableau à clé, longtemps gardé, presque retenu. Elle annonce les ultimes autoportraits, où Ensor se met lui-même en scène dans une lumière transfigurée. Ici, rien n’est démonstratif. Tout est suggéré. Et c’est précisément ce qui fait la force de ce peintre accompli dont la devise est :
Pro luce nobilis sum.
Je suis noble de lumière.
Estimation : 200 000 € ~ 300 000 €