Une vente pour redécouvrir Marie Vassilieff, au premier rang de l’avant-garde de Montparnasse
Samedi 06 juin 2026
Le Monde, Harry Bellet

« Armand Petersen » (1955), de Marie Vassilieff. MAISON ROUILLAC

« Le Banquet Braque » (1917), de Marie Vassilieff. MAISON ROUILLAC

« Poupée-portrait de Jeanne Duc » (non daté), de Marie Vassilieff. MAISON ROUILLAC
Cent cinquante œuvres de l’artiste méconnue, élève et amie de Matisse, qui fonda une école d’art et une cantine, seront dispersées aux enchères lundi, au château de Villandry.
Marie Vassilieff (1884-1957) occupe une place bien ingrate dans l’histoire de l’art : celle de cantinière. En effet, durant la première guerre mondiale, elle nourrissait les artistes impécunieux dans son atelier de Montparnasse. Certes, les tâches ménagères ne sont pas sans noblesse, mais Marie Vassilieff (Maria Ivanovna Vassilieva, de son nom complet) mérite mieux que cela. Or on ne retient d’elle qu’un banquet resté célèbre, celui organisé le 14 janvier 1917 en l’honneur de Georges Braque de retour du front après une grave blessure.Y assistaient une trentaine de convives, dont Henri Matisse, Pablo Picasso, Othon Friesz, Raoul Dufy, André Lhote ou Blaise Cendrars, et aussi Amedeo Modigliani, qui n’était pas invité. Il arriva déjà ivre et animé de l’envie d’en découdre : sa compagne, la poétesse Béatrice Hastings, était là avec son amant du moment. Vassilieff le mit elle-même dehors avec vigueur, avant d’immortaliser la scène dans un dessin qui, avec près de 150 autres de ses œuvres, sera vendu aux enchères, lundi 8 juin au château de Villandry (Indre-et-Loire), par les commissaires-priseurs Philippe et Aymeric Rouillac.
L’occasion pour beaucoup de découvrir, derrière la femme au grand cœur (elle fut aussi infirmière volontaire durant la Grande Guerre), une artiste, et non des moindres. Qui, parmi les « montparnos » de l’Ecole de Paris, peut s’enorgueillir d’avoir participé aux expositions fondatrices des avant-gardes russes ? D’abord l’historique « 0.10. La dernière exposition futuriste », qui se tint à Petrograd du 19 décembre 1915 au 19 janvier 1916 et réunissait 14 artistes, dont Malevitch qui y montrait son Quadrangle, devenu célèbre sous le nom de Carré noir sur fond blanc, accroché comme une icône, et Tatline qui exposait ses contre-reliefs. Ces deux artistes invitèrent ensuite Marie Vassilieff à participer à une exposition qu’ils organisèrent à Moscou en 1916, intitulée « Magazin ». Correspondante parisienne de plusieurs revues russes, elle fut pour beaucoup dans la découverte de Matisse, mais aussi des cubistes, par le collectionneur Sergueï Chtchoukine.
Née à Smolensk le 12 février 1884, fille de propriétaires terriens, elle se forme à l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg à partir de 1903, puis entreprend un voyage d’études à travers l’Europe en 1905 grâce à une bourse de la tsarine. Elle visite l’Autriche, l’Espagne et l’Italie avant de découvrir Paris, où elle s’installe définitivement en 1907. Sa rencontre avec la peinture d’Henri Matisse au Salon d’automne de 1908 marque un tournant majeur. Elle s’inscrit à l’école qu’il ouvre boulevard des Invalides, devenant l’une de ses élèves les plus assidues, mais traduit aussi en russe ses Notes d’un peintre, qui sont publiées en 1909 dans la revue moscovite Zolotoe runo (« La Toison d’or »). Le texte aura un impact considérable sur les avant-gardes russes.
Poupées-portraits
Ses propres œuvres de cette époque sont marquées par son enthousiasme pour le fauvisme et le cubisme, auxquels s’ajoute, comme pour ses camarades des avant-gardes russes, l’influence du « Loubok », des gravures populaires et souvent naïves qui circulaient partout en Russie depuis le XVIIe siècle, et que l’on pourrait comparer à nos images d’Epinal. C’est d’ailleurs dans ce style qu’elle réalise la fameuse scène du banquet de Braque et bien d’autres dessins ensuite.Marie Vassilieff fonde sa propre école au numéro 21 de l’avenue du Maine, une impasse d’ateliers construits à partir de matériaux de récupération de l’Exposition universelle de 1900. On y croise toute l’avant-garde de l’époque, qui s’y retrouve tant pour travailler que pour échanger des idées et confronter les recherches. En 1913, Fernand Léger y fait deux conférences sur l’esthétique moderne et les contrastes de formes. Sa cantine, créée en 1915, est enregistrée auprès des autorités comme club privé, astuce juridique permettant à l’atelier de rester ouvert toute la nuit. Le soir, le lieu se transforme en une sorte de cabaret littéraire.
Durant les années 1920, alors que l’avant-garde picturale est saisie par ce que l’on a nommé « le retour à l’ordre », Marie Vassilieff oriente l’essentiel de ses recherches vers les arts appliqués, la scénographie et la sculpture d’assemblage. Cela grâce à la confiance que lui accorde le couturier Paul Poiret, pour lequel elle réalise un flacon de parfum, mais aussi des poupées-portraits qui seront une de ses inventions les plus brillantes. Elle en avait exposé les prototypes à Moscou en 1916, mais là, elle développe la démarche en utilisant des matériaux peu conventionnels. Rhodoïd, cuir, noix de coco, boutons de chemise, franges de tissus composent des visages qui, pour les contemporains, sont fort reconnaissables. Picasso, Matisse, Cocteau, Cendrars, Poiret lui-même, tous ses amis y passent.
Traversée du désert
Elle va aussi collaborer avec le théâtre expérimental et, de 1920 à 1925, diriger l’atelier de costumes et de décors des Ballets suédois de Rolf de Maré. Pour le ballet La Grande Ourse (1924) notamment, elle imagine des masques géants et des costumes articulés qui contraignent le corps du danseur à adopter des postures mécaniques. En 1927, elle fait aussi partie des artistes choisis par les fondateurs de la brasserie La Coupole pour décorer les piliers de l’établissement.Mais les grandes heures de Montparnasse allaient s’achever. Les années suivantes seront pour elle une traversée du désert, à peine adoucie par le soutien d’un mécène, Pierre-Raoul Germain. Elle rédige ses Mémoires, La Bohème au XXe siècle, qui ne trouvent pas d’éditeur (le tapuscrit définitif figure parmi les lots de la vente aux enchères), cependant un achat de l’Etat la sort provisoirement des difficultés financières. Jean Cocteau la présente à Peggy Guggenheim, qui l’expose dans sa galerie londonienne. Elle s’installe durant la seconde guerre mondiale à Cagnes-sur-Mer (Alpes-Maritimes), puis revient à Paris après la Libération. En 1953, elle est acceptée à la maison de retraite des artistes de Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne) où, sans avoir jamais cessé de créer, elle meurt le 14 mai 1957.
Les œuvres dispersées lundi aux enchères au château de Villandry ont été pieusement collectionnées par Claude Bernès (1941-2025), qui, jusqu’à son propre décès, ne manquait jamais d’aller fleurir la tombe de son idole, découverte grâce à son ami Pierre-Raoul Germain. Il a écumé les archives, achetant ce qu’il pouvait, jusqu’à devenir le meilleur expert de son œuvre. Ses héritiers ont offert ses archives à un comité Marie-Vassilieff, nouvellement créé.
Interrogée par Le Monde en octobre 2007, Catherine Gonnard, autrice avec Elisabeth Lebovici du livre Femmes artistes/artistes femmes (Hazan, 2007), la résumait ainsi : « C’est une personnalité riche, très active dans divers domaines : elle crée une “académie”, fait de son atelier une cantine, fabrique des poupées satiriques de personnalités du monde des arts, des costumes en Rhodoïd, mais elle fait aussi connaître Matisse en Russie. Si un homme avait fait tout cela, on parlerait de sa vie comme d’une performance artistique continuelle. »
Exposition les 7 et 8 juin de 10 heures à 12 heures. Vente le 8 juin à 14 heures. Château de Villandry, Villandry (Indre-et-Loire).
