Marie Vassilieff, l'outsider du cubisme aux enchères
Vendredi 29 mai 2026
Les Echos, Judith Benhamou

« Autoportrait à la poupée portrait » (1929), Estimation 50.000-80.000 euros. Photo Marie Vassilieff
Le 8 juin en Touraine sont dispersées 144 œuvres signées de l'un des personnages clés du Montparnasse du début du XXe siècle. Une vente historique et des estimations dérisoires.
Elle est partout et nulle part. Marie Vassilieff (1884-1957) était une artiste cubiste de talent, un personnage haut en couleur qui s’inscrivait parfaitement dans le paysage bohème du Montparnasse du début du XXe siècle. Celle qui fut voisine de sa compatriote Sonia Delaunay, élève d’Henri Matisse, complice de Fernand Léger, conquête furtive du Douanier Rousseau, qui la demanda en mariage en vain… Celle qui a travaillé pour le couturier en vogue Paul Poiret et qui était l’amie de Jean Cocteau.Sur la recommandation du poète, la même a exposé, en 1938, chez Peggy Guggenheim, quand cette dernière possédait encore une galerie à Londres… Le catalogue de l’exposition que consacre d’ailleurs, jusqu’au 19 octobre prochain, le musée de Venise aux aventures marchandes de l’illustre collectionneuse comporte un chapitre entier sur Marie Vassilieff. Et c’est aussi à Venise, en 2022, que Cecilia Alemani, la commissaire d’alors de la Biennale, se penchait sur la création de l’artiste d’origine russe.
En 2022, à Paris, au musée du Luxembourg, l’exposition « Pionnières », puis en 2023, « Le Paris de la modernité » au Petit Palais racontaient aussi Marie Vassilieff. Or, malgré tout cela, l’artiste ne fait pas partie de la « grande » histoire de la modernité. Elle est encore considérée comme un second couteau dans le grand récit dont Paris était l’épicentre. La mémoire de cette éternelle outsider souffre peut-être du fait qu’elle ait non seulement été femme dans un monde de l’art alors très masculin, mais encore que cette personnalité farouchement indépendante n’ait jamais accepté un galeriste attitré.
L’artiste, née à Smolensk, en Russie, est la fille d’un prospère propriétaire terrien. C’est au gré d’une bourse octroyée par la tsarine qu’elle débarque à Paris. Là, en 1908, elle est saisie, à raison, par la peinture d’Henri Matisse. La jeune femme a tous les toupets. Avec la création de sa propre académie de peinture et de sculpture, l’aventure peut commencer. Mais sans la défense de son œuvre puis de sa mémoire, sa postérité n’aurait pas vraiment été assurée. Pourtant, l’artiste a créé un véritable univers plastique, fait de peintures, d’abord cubistes, mais aussi et surtout d’une armée de marionnettes, de masques et de poupées qui peuvent être considérés comme de véritables sculptures.
Pour l’historien spécialiste du sujet Benoît Noël, qui est à l’origine de la création du Comité Marie Vassilieff : « Il ne faut pas sous-estimer son succès de son vivant. Elle a même été l’objet d’articles dans la presse internationale. » « Le regard porté sur ces objets en tissu ne suscitait pas un respect total. Pas assez sérieux », nuance le marchand Benoît Shapiro, de la galerie parisienne Le Minotaure, qui la montre depuis les années 1990. Aujourd’hui, en revanche, ces objets sont parfaitement dans l’air du temps.
La tournée internationale de l’exposition du Guggenheim de Venise, qui se penche amplement sur sa création, pourrait changer les choses – le show voyagera ainsi à la Royal Academy de Londres puis au Guggenheim de New York. En attendant, un petit coup de théâtre se produit pour Vassilieff le 8 juin prochain, loin de Paris. L’étude de commissaires-priseurs de Vendôme organise en Touraine, au château de Villandry, une giga-vente qui lui est entièrement consacrée.
DES POUPÉES-PORTRAITS DU TOUT-PARIS
Les 144 œuvres proposées appartenaient à un personnage original, Claude Bernès, disparu en 2025, qui travaillait dans les assurances mais avait dédié cinquante ans durant tout son temps libre et ses petites économies à Marie Vassilieff. L’ensemble des œuvres mises à l’encan a fait l’objet d’une courte exposition à Paris, dans le quartier de Montparnasse, dans le passage même, avenue du Maine, où elle avait tenu en 1912 son « académie cubiste », puis sa cantine pour artistes pendant la guerre.Les commissaires-priseurs Philippe et Aymeric Rouillac, père et fils, qui entretenaient une relation privilégiée avec Claude Bernès, racontent : « Il a vraiment payé de sa personne, intellectuellement et financièrement, pour créer un réseau international de recherches autour de cette artiste hors norme. » Le gros de l’ensemble avait été acquis lors d’une vente aux enchères, en 1977, qui dispersait la collection et la documentation amassée par le mécène de Marie Vassilieff, un médecin de Gironde du nom de Pierre-Raoul Germain. Le catalogue de la vente du château de Villandry, rédigé par ordre chronologique, contient des pièces illustrant chaque époque de sa carrière.
Les dessins des années 1910, historiquement très importants car d’un cubisme prématuré, qui figurent principalement des athlètes, sont estimés ridiculement bas : autour de 800 euros la pièce. Le lot à l’estimation la plus élevée (50.000 euros) est un paysage espagnol cubiste de 1915. D’ailleurs le prix record pour l’artiste, 680.000 euros (enregistré en 2021), a été obtenu pour un nu polychrome cubiste, réalisé la même année. « La plus grande partie des adjudications majeures s’est faite entre 2001, lorsque les Russes sont arrivés dans le marché de l’art, et 2014, lorsque les sanctions économiques ont été effectives à leur encontre, explique Benoît Shapiro. Depuis lors sa cote est sensiblement redescendue. »
Le 14 janvier 1917, Marie Vassilieff organise un banquet qui entrera dans l’histoire. Puis elle le dessine à l’encre sur papier. Elle a organisé ce dîner en l’honneur du peintre co-inventeur du cubisme avec Picasso, Georges Braque, qui revient trépané de la guerre. Matisse tend une dinde à Marie. Picasso est coiffé d’une couronne de lauriers. L’écrivain Blaise Cendrars est reconnaissable à son bras amputé deux ans plus tôt. Et Modigliani, qu’elle n’a pas invité – elle connaît ses excès d’alcool –, débarque pour faire scandale. Là encore, l’estimation de 16.000 euros pour ce dessin devrait être largement dépassée. Il serait même logique que ce papier historique fasse l’objet d’une préemption du Musée national d’art moderne.
Au sortir de la guerre, le couturier Paul Poiret commande à l’artiste des poupées-portraits du Tout-Paris. Elle va multiplier l’exercice, car il remporte un vif succès. Marie Vassilieff est déjà consciente de la force de cet univers artistique : « Je les estime être de la sculpture véritable d’avant-garde. J’imite le marbre, l’ivoire, l’argent, l’or et le bronze. » Au Salon d’automne de 1922, le lieu d’influence artistique parisien, les poupées sont pourtant refusées.
Le catalogue contient une saisissante peinture dans des tons pastel : « Autoportrait à la poupée-portrait », de 1929, montrant l’artiste qui pose au-dessus de sa représentation (estimation : 50.000 euros). Mais aussi un masque en carton autoportrait de la même année (estimation : 5.000 euros). L’un des masques les plus puissants de la vente figure le poète et musicien, ami de la peintre, Claude Duboscq, réalisé en 1939, un an après son suicide. Il est marqué par d’immenses yeux bleus et un nez droit surdimensionné, stylisé comme dans une représentation africaine (estimation : 2.000 euros).
Aux enchères, jusqu’à aujourd’hui, les œuvres en trois dimensions de Vassilieff n’ont pas les faveurs de la demande. Selon la banque de données Artprice, le prix le plus élevé dans le domaine s’élève à 21.000 euros et date de 2007. Dans la dernière partie de sa vie, l’artiste réalise aussi une peinture empreinte de surréalisme – bien qu’elle n’appartienne pas au mouvement – mixée avec des influences d’art populaire russe, d’art byzantin et d’art africain. Un style unique (estimations : à partir de 2.000 euros dans la vente).
Jusqu’au bout attachée à son indépendance, malgré sa pauvreté, elle déclarait : « On ne m’attache pas, moi. On s’attache peut-être à moi, mais cela vous regarde. Moi, je suis une femme libre. » C’est certainement cette liberté que le marché de l’art a sanctionnée jusqu’à aujourd’hui. L’avenir devrait néanmoins donner raison à l’artiste.
