Les «petits» peintres de l'École de Paris

Lundi 01 juin 2026

Aladin Antiquités, Monique Cabré

Autour de la table : Pablo Picasso accompagné de Marie Vassilieff et de Pâquerette, modèle de la maison Poiret, 1907. Collection C. Bernès

L'École de Paris, de Montmartre à Montparnasse, qui inventa la modernité en peinture, ce n'est pas que Modigliani ou Picasso, mais bien des petits maîtres. Depuis quelques années, ils bénéficient d'un regain d'intérêt. Des découvertes intéressantes se profilent sur le marché de l'art.

Qu'est-ce qu'un « petit maître » ? Comme le rappelait Pierre Cabanne co-auteur du Dictionnaire des Petits Maîtres de la peinture, 1820-1920, « il existe une infinité d'artistes qui ont négligé une éventuelle reconnaissance, ignoré l'argent, méprisé les diktats des marchands et les jugements de la critique, les aléas du commerce, choisi la liberté. Ou que leurs contemporains, pour différentes raisons, ont été ignorés. » En s'intéressant à des artistes dont les noms et les œuvres ont souvent été oubliés et parfois réhabilités, un nouvel éclairage nous est offert concernant une des périodes les plus fructueuses de l'histoire de l'art.

L'École de Paris : ces termes sont nés sous la plume du cri tique d'art français André Warnod en 1925. II ne désigne pas à proprement parler une école, mais correspond au regroupement d'artistes étrangers et français, non académiques qui s'installent tout d'abord à Montmartre, puis à Montparnasse, entre 1890 et 1940, voire jusque dans les années 1960. Fuyant les conflits politiques et religieux ou cherchant un marché et une visibilité internationale, ils ont trouvé des conditions favorables à l'expression libre de leur art.

Une effervescence créative rarement égalée

Paris était alors le lieu par excellence où se côtoient peintres, sculpteurs, poètes, artistes en tous genres. À La Coupole, à La Rotonde et dans les autres brasseries du quartier, Scott Fitzgerald, Georges Simenon, Josephine Baker, Henri Miller croise Marie Vassilieff, Foujita, Brancusi, Modigliani, Soutine ou Picasso. De riches Américains y font des démonstrations de charleston accompagnés de garçonnes, avant de descendre prendre des bains de mer à Antibes. On brûle la vie par les deux bouts.

Peintres et sculpteurs trouvent là une émulation leur per mettant de laisser libre cours à leur inspiration. Dans ce contexte avant-gardiste, « Le terme École de Paris sera gardé, parce qu'aucun autre ne peut mieux désigner en ces années, la suprématie de la capitale en matière d'art », comme l'explique l'écrivain Lydia Harambourg. Toutes les nationalités sont représentées dans cette communauté. Cependant la plupart d'entre eux sont originaires des pays d'Europe centrale et orientale, dont de nombreux juifs.

En dehors de grands maîtres reconnus, il faut accorder une place importante à cette pléiade d'artistes plus confidentiels, voire ignorés, oubliés, qui n'offrent pas une unité stylistique rigoureuse, mais une influence du post-impressionnisme, du fauvisme, du cubisme et de l'expressionnisme. Ce sont notamment Henri Hayden (1883-1970) et Maurice Mendjizky (1890-1951) qui incarnent deux courants représentatifs de cette « École sans école » qui a ouvert le champ de l'Art moderne. Eugène Zak (1884 1926) surnommé le peintre poète, Henri Epstein (1891 1944) recherché pour ses paysages, ses scènes de marché et ses peintures de la Bretagne. II intègre « La Ruche » en 1910 et fréquente l'académie de la Grande Chaumière qui dispense un enseignement libre et anti-académique. Pendant l'Entre-deux-Guerres, il participa comme d'autres artistes, à de nombreuses expositions collectives ; Salon des Indépendants, Salon d'Automne, Salon des Tuileries, etc. Ossip Lubitch (1896-1990) au « regard poétique », a peint entre autres, French-cancan, Gaîté Montparnasse en 1932. Marcelle Bergerol (1901-1989) peintre figurative se reconnaît à ses vues sur Paris. Alexandre Altmann (1878-1932), Mela Muter (1876-1967), Simon Mondzain (1888-1979), Alexandre Archipenko (1887-1964) s'ajoutent à une liste qui n'est pas close.

La Bohême pour des esprits libres

Dans l'École de Paris, plusieurs périodes sont à distinguer. Jusqu'à la Première Guerre mondiale, les artistes s'installent sur la Butte Montmartre, notamment au Bateau Lavoir. Le soir, ils fréquentent Le Lapin agile et côtoient des gens de tous les niveaux de fortune, de la riche touriste au mendiant. Alors que le cubisme avait fait son apparition vers 1907, durant la Première Guerre, on assite à un déplacement progressif des artistes vers le quartier de Montparnasse. Cafés et académies libres deviennent des lieux de création. C'est le temps de La Ruche. Cette vie si singulière se construit durant les Années Folles, dans les années 1920.

Avec la Seconde Guerre mondiale, bien des artistes fuient l'insécurité de la capitale. Après 1945, on parle d'une Nouvelle Ecole de Paris apparaît alors, jusque dans les an nées 1960, dominée par l'abstraction et la libre expression. Mais revenons à la grande époque de Montparnasse ! De nombreux peintres figuratifs se rejoignent notamment à l'« Atelier d'Heuzé », lieu de création et d'échanges culturels, dans les académies libres de Montparnasse et de Vavin ainsi que dans les légendaires brasseries. Ils bavardent avec des aînés, côtoient les marchands et se jalousent même leurs modèles comme Kiki de Montparnasse (1901-1953) leur muse. On y retrouve aussi le photographe Man Ray (1890-1976).

Marie Vassilieff au centre du jeu

Un nom est emblématique de cette époque, Marie Vassilieff (1884-1957). L'artiste russe deviendra une figure majeure de l'École de Paris. Après être passée par l'Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg elle rejoignit Paris. Peintre, sculptrice et décoratrice, elle fonda l'Académie Vassilieff qui devient un lieu de rencontre incontournable pour les artistes de l'avant-garde. S'y côtoyaient Pablo Picasso (1881-1973), Erik Satie (1866-1915), Henri Matisse (1869-1954), Fernand Léger (1881-1955) ou Chaïm Soutine (1893-1943)... En 1914, elle participe au Salon des Indépendants où elle présente trois tableaux de style cubiste, puis renonça à ce mode d'expression. Dans un contexte économique difficile, Marie Vassilieff ferma son académie, afin d'ouvrir un second atelier et une cantine populaire pour les artistes, en majorité immigrés ainsi que pour leurs modèles. Ils trouvèrent là un lieu d'échanges précieux, convivial, où pour quelques centimes ils pouvaient manger un plat chaud. On y joue du piano, du violon, on y exécute quelques pas de danses russes, l'ambiance stimulait les esprits et favorisait la création artistique. Marie Vassilieff travailla pour le grand couturier Paul Poiret en dessinant, en 1923, le flacon Arlequinade - Nouveau parfum de Rosine. Elle dirigea des ateliers de confection des costumes de théâtre, à la même époque ou pour les Ballets suédois. Elle s'adonna même à la création de mobilier, de céramiques... Celle qui sut conserver sa singularité au sein de l'École de Paris participa activement à l'avant-garde du XXe siècle. Elle s'éteignit à la Maison de retraite des artistes à Nogent-sur-Marne. Foujita (1886-1968) salua celle qui fut « la reine de Montparnasse et dont le nom restera gravé dans l'histoire de cet âge d'or à jamais disparu».

La "Nouvelle École de Paris", un autre langage

Dans les années 1900, Paris était le centre du fauvisme, puis du cubisme. Au milieu des années 1920, elle comptait environ 70 000 peintres et sculpteurs, dont la plupart survivent dans la pauvreté, d'abord à Montmartre, puis à Montparnasse.

Jusqu'en 1950, date à laquelle Paris avait été rattrapée, sinon dépassée par New York, elle peut s'enorgueillir d'avoir quelque 130 galeries d'art, exposant des œuvres d'environ 60 000 artistes, tandis que chaque année, 20 grands Salons exposent des œuvres d'environ 1 000 artistes chacun. Après 1933, ce sont des artistes tels que Sam Ringer (1918-1986) ou Moses Bagel (1908-1995) qui se distinguent. Modernes à tendance non figurative, ils adoptent l'appellation de « Nouvelle École de Paris » ou de « Seconde École de Paris ». L'exposition Vingt jeunes peintres de tradition française en 1941, initiée par Jean Bazaine (1904-2001) et André Lejard (1899-1974), rassemble des artistes majeurs de la Nouvelle École de Paris. Elle exprime une manifestation historique de résistance artistique sous l'Occupation. Elle marque le passage d'une peinture encore liée à la nature vers une abstraction poétique et non figurative, jetant les bases de l'art français d'après-guerre. Ce regroupement d'artistes est encore particulièrement actif jusqu'en 1960, remarqué lors du Salon de mai dès 1943 et du Salon des Réalités Nouvelles en 1946. Marchands d'art et galeristes tels Léonce Rosenberg (1879-1947), René Drouin (19051979), Josse Bernheim (1870-1941) et Gaston Bernheim de Villers (1870-1953) sont conquis. De même que des peintres comme Gustave Singer (1909-1984), Roger Bissière (18861964), Jean Bertholle (1909-1996)... Cette période représenta la vitalité créative parisienne après la Seconde Guerre mondiale, consacra l'art abstrait et introduisit la notion d'art contemporain, succédant à l'Art modeme.
Inscrivez-vous à notre newsletter :
Suivez-nous :