Marie Vassilieff aux enchères en Touraine : renaissance d’une artiste flamboyante de l’âge d’or de Montparnasse

Mardi 26 mai 2026

Le magazine des enchères, Diane Zorzi

Peintre, sculptrice, âme généreuse et flamboyante de l’âge d’or de Montparnasse, Marie Vassilieff (1884-1957) retrouve la lumière grâce à la dispersion de la collection de Claude Bernès, son plus fervent défenseur. Cinquante ans de passion, de recherches et d’acquisitions composent cette vente de 145 lots exceptionnels orchestrée par la maison Rouillac le 8 juin au Château de Villandry.

« L’amoureux transi de Marie Vassilieff », « la veuve Vassilieff » : ces surnoms, Claude Bernès (1941-2025) les doit à la relation singulière qu’il noua, sa vie durant, avec l’artiste russe, peintre et sculptrice oubliée de l’âge d’or de Montparnasse, Marie Vassilieff (1884-1957). Trop jeune pour l’avoir côtoyée, il développe toutefois une passion dévorante pour son œuvre, dont il devient l’expert incontestable, fort d’un demi-siècle de recherches et d’acquisitions. « Comme dans la nouvelle de Stevenson, chez lui le généreux docteur Jekyll l’emportait toujours sur l’affreux mister Hyde. Il a vraiment payé de sa personne, intellectuellement et financièrement, pour créer un réseau international de recherches autour de cette artiste hors norme, enrichissant de ses références des dizaines de livres et catalogues », résume Philippe Rouillac qui, avec son fils Aymeric Rouillac, s’apprête à disperser les quelques 145 lots qui composent la collection de cet expert-amoureux.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Autoportrait à la poupée-portrait, 1929. Panneau. Signé et antidaté 1915. Etiquettes d’expositions au revers, inscrit « acheté à Marie Vassilieff en la présence de Marc Vaux ». Haut. 55 Larg. 38 cm. Cadre : 81 x 66 cm. Estimation : 50 000 – 80 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Autoportrait à la poupée-portrait, 1929. Panneau. Signé et antidaté 1915. Etiquettes d’expositions au revers, inscrit « acheté à Marie Vassilieff en la présence de Marc Vaux ». Haut. 55 Larg. 38 cm. Cadre : 81 x 66 cm. Estimation : 50 000 – 80 000 euros.

Claude Bernès, collectionneur et expert-amoureux

C’est par l’entremise du collectionneur et mécène Pierre-Raoul Germain que Claude Bernès rencontre Marie Vassilieff en 1974. De l’artiste, le médecin de campagne, installé à Mios en Gironde, possède notamment une toile évoquant l’imagerie populaire russe : La danse. « Mon sang n’a fait qu’un tour, raconte Claude Bernès, mais trop tard, j’étais pris dans cette ronde sans fin ». Marie Vassilieff mènera dès lors la danse !

En 1977, lors de la vente après décès du docteur Germain, Claude Bernès, alors employé dans une compagnie d’assurance, troque son plan d’épargne logement pour quelques tableaux et archives de l’artiste chérie ; la collection Vassilieff est née.

Pendant un demi-siècle, Claude Bernès entreprend en parallèle de ses acquisitions un travail de recherches sans relâche – « je continuerai à la servir jusqu’au jour où un musée national lui consacrera une rétrospective », déclare-t-il. Il rencontre le fils de l’artiste, Pierre Vassilieff, collabore à des recherches universitaires, participe à la publication d’ouvrages de référence, à l’instar de Marie Vassilieff. L’œuvre artistique, l’académie de peinture, la cantine de Montparnasse qu’il consigne avec Benoît Noël, et s’impose en expert incontestable de son œuvre ; le marché lui doit à ce titre l’identification d’un faux Vassilieff en 2013 signé du célèbre faussaire Wolfgang Beltracchi.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957) L’accordéoniste, 1928 Portrait de Claude Duboscq Technique mixte. Encre, collage, feuille métallique, papier cartonné Signée et datée. Haut. 27,5 Larg. 20,9 cm. Cadre : 55,5 x 47,5 cm. Estimation : 2 000 – 3 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957) L’accordéoniste, 1928 Portrait de Claude Duboscq Technique mixte. Encre, collage, feuille métallique, papier cartonné Signée et datée. Haut. 27,5 Larg. 20,9 cm. Cadre : 55,5 x 47,5 cm. Estimation : 2 000 – 3 000 euros.

La cubiste de Montparnasse

« Sincère », « généreuse », « enthousiaste et extrêmement créative » ; Claude Bernès admire l’œuvre autant que la personnalité des plus hardies. Née à Smolensk, en Russie, Marie Vassilieff, fille de propriétaires terriens, interrompt des études de médecine pour entrer à l’Académie impériale des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. A la faveur d’une bourse, obtenue en 1905, elle rejoint Paris, où elle devient l’élève de Matisse, fréquente Max Jacob, Paul Poiret, André Salmon ou encore le Douanier Rousseau qui, sous le charme, la demande en mariage.

En 1912, elle fonde l’Académie Vassilieff, dans une impasse du 21 avenue du Maine. L’institution cosmopolite accueille des conférences remarquées de Fernand Léger sur l’art contemporain en 1913 et 1914, avant de devenir, avec la guerre, une cantine populaire pour les artistes de Montparnasse – Modigliani, Chagall, Soutine, Picasso, Matisse y profitent de repas complets à 60 centimes.

En 1915, la jeune femme rejoint la Russie, où elle participe notamment à la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » à Petrograd aux côtés de Malevitch et de son Carré noir sur fond blanc.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957) Le Banquet Braque, 1917. Encre, gouache et lavis. Haut. 24 Larg. 31 cm. Estimation : 15 000 – 20 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957) Le Banquet Braque, 1917. Encre, gouache et lavis. Haut. 24 Larg. 31 cm. Estimation : 15 000 – 20 000 euros.

Le Banquet Braque

De retour à Paris, elle organise le 14 janvier 1917 le « Banquet Braque » réunissant une trentaine de convives parmi les chantres de l’art moderne (Picasso, Matisse, Léger, Cendrars…) pour célébrer le retour de Georges Braque et Fernand Léger. L’événement est le théâtre d’une altercation entre Modigliani, non invité, et Alfred Pina, ce dernier, revolver à la main, protégeant la poétesse et journaliste Béatrice Hasting des agissements violents de son ex-compagnon – Modigliani congédié, la fête reprend son cours.

Cet événement, Marie Vassilieff l’immortalise la même année dans une œuvre exécutée à l’encre, gouache et lavis en un quasi monochrome évoquant l’art de l’estampe russe loubok. « C’est l’œuvre la plus exposée de la collection Bernès et l’une des images les plus représentatives de l’âge d’or de Montparnasse, soulignent Aymeric et Philippe Rouillac. Marie Vassiliefff se représente au centre, couteau en main, s’apprêtant à découper la dinde que lui tend Matisse. Cendrars lève son bras droit amputé. Modigliani surgit à la porte, les bras écartés. La perspective distordue, les formes rudimentaires, l’ombre portée à peine esquissée : tout concourt à fixer l’instant dans une mémoire collective. »

La cantine fermera définitivement ses portes quelques jours après le banquet, alors que Marie Vassilieff attend son premier enfant, Pierre, avec lequel elle sera placée en résidence surveillée, soupçonnée d’espionnage soviétique.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Poupée des Ballets Suédois, 1924. Rodhoïde, tissu, cartonnage polychrome, papier d’argent, attaches parisiennes. Haut. 78 Larg. 20,5 Prof. 5 cm. Estimation : 3 000 – 5 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Poupée des Ballets Suédois, 1924. Rodhoïde, tissu, cartonnage polychrome, papier d’argent, attaches parisiennes. Haut. 78 Larg. 20,5 Prof. 5 cm. Estimation : 3 000 – 5 000 euros.

Les Années folles, Paul Poiret, des poupées-portraits et un mobilier cubiste

Alors que fleurissent les Années folles, la jeune femme reçoit de Paul Poiret une commande de deux mille francs pour des poupées-portraits qui font sensation, avant de dessiner le flacon du parfum Arlequinade pour la maison Rosine du couturier. En quête d’un art total, l’artiste multiplie les supports et techniques, réalisant des costumes pour les spectacles de la compagnie des Ballets suédois, fondée par Rolf de Maré au Théâtre des Champs-Elysées, et investissant cent mille francs dans un mobilier cubiste en laque dorée qu’elle présente à l’Exposition des Arts décoratifs de 1925 – « un succès public mais un four commercial », notent les commissaires-priseurs.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Moderne Salomé, 1931, dit aussi Adam, Grand Nu. Toile. Signée et datée. Haut. 155,70 Larg. 70 cm. (rentoilée) Cadre : 158 x 73 cm. Estimation : 80 000 – 120 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Moderne Salomé, 1931, dit aussi Adam, Grand Nu. Toile. Signée et datée. Haut. 155,70 Larg. 70 cm. (rentoilée) Cadre : 158 x 73 cm. Estimation : 80 000 – 120 000 euros.

Paris est une fête avec Kiki

A l’aube des années 1930, Marie Vassilieff livre l’une des œuvres les plus importantes de la collection, l’Autoportrait à la poupée-portrait dans lequel elle se représente en orante, les mains déployées de part et d’autre de sa poupée-portrait. « C’est une mise en abyme : un portrait au carré. Les deux visages se répondent. C’est l’œuvre qui fonde sa légende », décrivent les commissaires-priseurs.

Deux ans plus tard, alors qu’elle règne avec Kiki, rencontrée grâce à Man Ray, sur Montparnasse, elle peint Moderne Salomé, un nu masculin à la sensualité androgyne qui trouve son pendant dans Eve, portrait de Juliette Germain. Les années trente seront en outre marquées par l’exécution d’une série de portraits éblouissants à fond d’argent, à l’instar de Charlotte et Paul Wacker au Pierrot.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957) Charlotte et Paul Wacker au Pierrot, 1929 Carton entoilé à fond d’argent. Signée, située Paris et datée du 23 mars 1929. Titré au dos avec l’adresse du peintre « 37 rue Froidevaux Paris 14 ». Haut. 52 Larg. 64 cm (àvue). Cadre : 88,5 x 101,5 cm.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957) Charlotte et Paul Wacker au Pierrot, 1929 Carton entoilé à fond d’argent. Signée, située Paris et datée du 23 mars 1929. Titré au dos avec l’adresse du peintre « 37 rue Froidevaux Paris 14 ». Haut. 52 Larg. 64 cm (àvue). Cadre : 88,5 x 101,5 cm.

En 1936, l’Etat lui achète pour deux mille cinq cent francs la toile Picasso et sa bergère, et lui commande pour l’Exposition universelle de 1937 une grande fresque destinée à la gare Montparnasse, L’Été, l’Etat, dont une maquette originale présente au catalogue dévoile les prémisses. Elle sera un an plus tard parmi les premières artistes à exposer chez Peggy Guggenheim à Londres, sur recommandation de Jean Cocteau.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), L’Eté, l’Etat, 1937. Panneau. Titre et signature effacés en bas à gauche. Signé et titré qu dos et numéroté « 4 sur 4 ». Haut. 44 Larg. 94,5 cm. Cadre : 56,5 x 106,5 cm. Estimation : 40 000 – 60 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), L’Eté, l’Etat, 1937. Panneau. Titre et signature effacés en bas à gauche. Signé et titré qu dos et numéroté « 4 sur 4 ». Haut. 44 Larg. 94,5 cm. Cadre : 56,5 x 106,5 cm. Estimation : 40 000 – 60 000 euros.

Un nom qui restera dans l’histoire de Montparnasse

En 1939, elle se réfugie à Cagnes-sur-Mer, où elle reste jusqu’en 1946, avant de devenir la première femme admise à la Maison nationale des artistes de Nogent-sur-Marne en 1953. Elle y côtoie Armand Petersen, un sculpteur animalier réputé qui devient l’un de ses modèles favoris. Elle le représente notamment dans son atelier entouré de ses œuvres. « On reconnaît dans ce tableau son Faucon, représenté entier alors qu’il n’en sculpta qu’une tête, tandis que Vassilieff ne figure qu’une tête de cheval là où Petersen sculpta l’animal complet. Ces inversions délibérées entre le tout et la partie témoignent de la liberté avec laquelle Vassilieff traite ses modèles. C’est l’une des dernières grandes toiles de sa carrière, peinte deux ans avant sa mort, dans la sérénité retrouvée de Nogent. »

A sa mort en mai 1957, maints artistes lui rendront hommage. Parmi eux, Foujita salue celle dont le nom « restera dans l’histoire de Montparnasse. »

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Armand Petersen, 1955. Huile sur toile. Signée et datée. Haut. 100 Larg. 81 cm. Estimation : 30 000 – 50 000 euros.

Marie Vassilieff (Franco-Russe, 1884-1957), Armand Petersen, 1955. Huile sur toile. Signée et datée. Haut. 100 Larg. 81 cm. Estimation : 30 000 – 50 000 euros.
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