"Il a de la gueule, il a une allure folle"

Jeudi 28 mai 2026

France 3 Val de Loire, Patrick Ferret


France 3 Val De Loire, 12-13 du 28 mai

un fossile d'élasmosaure exposé à Beauval avant sa vente aux enchères

Pendant un mois les visiteurs du ZooParc de Beauval vont avoir l'occasion de découvrir, aux côtés d'hippopotames bien vivants, l'impressionnant squelette d'un reptile marin du crétacé supérieur. Un fossile imposant, 9 mètres de long, qui sera vendu aux enchères le 21 juin prochain.

Parce que l'élasmosaure a inspiré le mythe du monstre du Loch Ness, le fossile présenté à Beauval a bien sûr été baptisé Nessie. Issu d'ossements découverts en 2021 dans les gisements de phosphate du bassin de Khouriga, au Maroc, le squelette a par la suite été vendu à un collectionneur :

"Le fossile a été acheté dans la bourse de Sainte-Marie-aux-Mines, grand rendez-vous des collectionneurs français et allemands en Alsace, explique Aymeric Rouillac, commissaire-priseur qui en dirigera la vente, le 21 juin. Mon client a vécu avec jusqu'à ce que sa compagne lui dise "ce sera le squelette ou moi". Il s'est décidé à le vendre et m'a contacté l'été dernier."

Retirer les os de crocodile

Même pour la maison Rouillac, qui fait régulièrement parler d'elle en dénichant chefs-d’œuvre et trésors insolites, la vente d'un fossile est une première :

"Je ne suis évidemment pas un spécialiste, alors j'ai fait appel au Dr Frédéric Lacombat, paléontologue. Le fossile se trouvait dans différentes caisses et il y avait même des os de crocodiles ! Bien sûr, nous les avons retirés pour imprimer en 3D les os manquants d'élasmosaure. Mis à part cela, il reste très complet puisque 75% des os sont d'origine. Le paléontologue nous a expliqué comment préparer le fossile, le monter de façon un peu plus scientifique. C'est une pièce spectaculaire, un très beau témoignage de ce que pouvait être la vie sous les mers il y a 66 millions d'années."

Contrairement à ce que pourrait laisser penser cet imposant squelette (9 mètres de long pour 2,5 mètres de haut), l'élasmosaure n'est pas un dinosaure. C'est un reptile marin de l'ordre des plésiosaures, ces maîtres des océans qui ont disparu, comme les dinosaures (à l'exception notable des oiseaux), dans la 5ème extinction de masse, dite du crétacé tertiaire, il y a 66 millions d'années.

Voyageur aquatique, l'élasmosaure était capable de longues migrations pour suivre ses proies et, à l'instar de nos baleines, regagnait les côtes et les lagons peu profonds pour mettre ses petits à l'abri. L'animal était doté d'un cou immense (72 vertèbres), qui occupait plus de la moitié de sa longueur totale, jusqu'à 15 mètres. Si bien que, dans une première reconstitution en 1869, le paléontologue américain Cope avait placé le crâne au bout de la queue, ce qui lui semblait plus logique !

Fossiles, les nouveaux trophées des milliardaires ?

Après un mois d'exposition dans la réserve des hippopotames du ZooParc de Beauval, Nessie sera mis en vente aux enchères le 21 juin, à partir de 17 heures. Ce qui risque de ne pas plaire à tout le monde : les plus beaux fossiles de dinosaures s'arrachent désormais à coups de millions de dollars, pour partir agrémenter la demeure de milliardaires qui les exhibent comme des trophées de chasse. Les paléontologues risquent ainsi de ne plus y avoir accès pour leurs travaux de recherche.

"Les fossiles ne sont ni des objets d’art ni des trophées. Ils contiennent des données scientifiques qui fournissent des traces tangibles de l’histoire lointaine de la Terre. Ce sont des outils essentiels pour comprendre l’évolution, l’extinction, les changements climatiques, ainsi que l’origine et la disparition des écosystèmes." Tribune signée par plusieurs paléontologues, The Conversation

"L'intérêt scientifique de notre fossile est assez limité, se défend Aymeric Rouillac. 25% des os ne sont pas des originaux, et il s'agit par ailleurs d'un squelette composite. C’est-à-dire qu'il est reconstitué à partir des os de plusieurs individus. Donc on peut difficilement nous accuser d'appauvrir la recherche scientifique. Là où l'on n'a pas de chance, c'est que notre expo-vente intervient en même temps que la sortie de l'ouvrage Jurassic fric, une enquête bien documentée qui montre effectivement certaines dérives."

Avec "Jurassic fric, la nouvelle ruée vers l'or", paru au mois de mars chez Flammarion, la journaliste Pauline Lallement enquête en effet sur cette nouvelle lubie des ultra-riches :

"Loin des bacs à sable, des musées et des cinémas, ces fossiles n’en finissent pas d’exercer une fascination dévorante sur les enfants devenus des adultes fortunés. Étendards de puissance et de richesse, ces objets fétiches sont recherchés comme un trésor et vendus au plus offrant, quitte à mettre les scientifiques à l’écart."

"Pour éviter la polémique, on aurait pu choisir de faire une vente privée, sans que personne ne soit au courant, reprend le commissaire-priseur Rouillac. Mais on a pris le parti inverse, on s'est dit qu'il fallait partager, montrer. Plutôt que de faire les choses en douce, on choisit la vente publique avec, en plus, une exposition au zoo de Beauval, l'endroit le plus fréquenté du Centre-Val de Loire. On joue la transparence et c'est mérité. Nessie est spectaculaire, il est grand, il a de la gueule, il a une allure folle !"

Pour le ZooParc, l'exposition jusqu'au 26 juin de ce fossile "permettra de rappeler aux visiteurs l'importance de préserver le vivant en protégeant toutes les espèces. Admirer ce squelette, c’est prendre conscience de la fragilité de la vie et de l’importance des efforts de conservation actuels."

Les fonds issus de la vente des billets pour assister à cette vente aux enchères (5 €) seront entièrement reversés à l'association Beauval Nature. Mise à prix de Nessie, le 21 juin à 17h : 200 000 €.
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