Marie Vassilieff made in Claude Bernès
Vendredi 15 mai 2026
La Gazette Drouot, Franck Claustrat



Décédé l’année dernière, Claude Bernès a dédié sa vie à Marie Vassilieff. Son exceptionnelle collection va prendre le chemin des enchères en 144 numéros au château de Villandry.
Il arrive qu’une collection naisse d’une rencontre hasardeuse entre un génie hors norme oublié et son âme sœur. Tel est le cas de Marie Vassilieff avec Claude Bernès (1941-2025). Sociable, passionnée, inventive, mais aussi marginale, indépendante et mystique, Marie Vassilieff ne laissait pas indifférents ses contemporains, de Modigliani à Foujita. Et ceux qui ont eu la chance de connaître Claude Bernès – l’expert international de l’artiste russe – ont pu constater combien il lui ressemblait. Le plus naturellement du monde, ce courtier en assurances à Paris, célibataire et sans enfant, donnait le sentiment qu’il communiquait par télépathie avec elle. Trop jeune pour l’avoir connue, il l’adulait pourtant, collectionnait tout de son œuvre et s’était donné comme seule raison de vivre sa redécouverte. Bref, il parlait d’elle comme s’il l’avait faite.Cette histoire extraordinaire commence par un coup de foudre en 1974, lors d’une visite au docteur Pierre-Raoul Germain (1885-1974), médecin de campagne en Gironde et généreux mécène. Claude Bernès raconte au journaliste Bernard Houri en 1995 : « Je me souviens encore aujourd’hui avec émotion de la soirée merveilleuse que j’ai passée dans sa maison à Mios […]. Je vis, suspendues à une corde, des marionnettes de Marie Vassilieff, puis à nouveau des tableaux […] Oui ! C’est en effet à partir de cette rencontre que tout s’est déclenché. À sa succession, j’ai pu acquérir quelques objets et tableaux de sa collection et notamment des œuvres de Marie Vassilieff. »
Montparnasse et les avant-gardes
Juste après cette adhésion instinctive à l’œuvre de Vassilieff, Claude Bernès entame des recherches documentaires sur l’artiste. Sans relâche, elles se poursuivront pendant près de cinquante ans. Marie lui apparaît « comme une personne attachante et généreuse ». Elle est « une artiste vraie, c’est-à-dire sincère, enthousiaste dans tout ce qu’elle entreprenait, extrêmement créative, cherchant sans répit des voies nouvelles, apportant sa contribution originale à l’élaboration des avant-gardes ». En effet, Marie Vassilieff, qui était un tout petit bout de femme, n’a pas froid aux yeux. Fille de propriétaires terriens, elle naît à Smolensk, en Russie. En 1905, elle s’aventure à Paris, après une formation à l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Elle a 21 ans à peine et devient l’élève d’Henri Matisse. Ses tableaux sont pourtant cubistes (Port d’Espagne, 1915 - 50 000/80 000 €), mais elle a déjà pour marque de fabrique une palette colorée.Parallèlement à ses recherches picturales, elle s’intègre dans le quartier de Montparnasse. Après avoir fondé deux académies liées à une société d’art et de littérature russe, elle finit par créer la sienne, dans une impasse, au 21 de l’avenue du Maine. En 1913 et 1914, Fernand Léger y donne deux conférences très remarquées sur l’art contemporain. Pendant la Première Guerre mondiale, Vassilieff ouvre une cantine pour les artistes de Montparnasse. Elle sera fréquentée notamment par Chagall, Matisse, Picasso, Foujita. En 1915-1916, elle retourne en Russie et participe à deux expositions d’avant-garde : la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 », à Petrograd, où Malevitch expose Carré noir sur fond blanc, et l’exposition moscovite « Magasin », où ses premières poupées côtoient des œuvres suprématistes. Ce n’est qu’après son retour en France, en avril 1916, qu’elle peint d’étincelants portraits d’enfants (Charlotte et Paul Wacker au Pierrot, 1929 - 20 000/30 000 €) et qu’elle élève ses masques d’une vérité caricaturale ainsi que ses poupées-portraits au rang de sculptures.
Ses sculptures miniatures d’esprit surréaliste, dont l’ingéniosité dépasse celle des fils de fer de Calder, annoncent l’art brut.
L’égérie des Années folles
L’ambition de Marie Vassilieff est de devenir une artiste pluridisciplinaire, en quête d’un art total, à l’instar des avant-gardistes masculins. Elle aussi veut tout expérimenter : la peinture, la sculpture, les arts décoratifs, les arts de la scène, les arts publicitaires… Et devient alors conseillère et inspiratrice du Tout-Paris. En 1923, elle dessine le flacon de parfum Arlequinade pour la maison Rosine, du couturier Paul Poiret, qu’elle portraiture en 1950 en saint François (gouache, crayon et encre - 2 000/3 000 €). En 1924, elle réalise les costumes imaginés par Alexandre Alexeieff pour Le Porcher et ceux par Foujita pour Le Tournoi singulier, deux spectacles du répertoire de la compagnie des Ballets suédois, fondée par Rolf de Maré au Théâtre des Champs-Élysées. En 1925, à l’Exposition internationale des Arts décoratifs industriels modernes, elle investit 100 000 F dans un mobilier cubiste en laque dorée. Ce sera un succès public, mais un four commercial. En 1927, elle s’attaque à l’art monumental, et peint un couple d’Africains ainsi que le portrait du compositeur Claude Duboscq sur un pilier de la Coupole, la brasserie à la mode du boulevard Montparnasse.Dans les années qui suivent, Marie Vassilieff réalise des tableaux complexes, trésors de la collection Claude Bernès : Autoportrait à la poupée-portrait (1929 - 50 000/80 000 €), une mise en abyme onirique, ainsi que Moderne Salomé (1931 - 80 000/120 000 €), un nu masculin qui forme un diptyque troublant sur la question de l’identité sexuelle avec Ève, portrait de Juliette Germain (1933 - 80 000/120 000 €). À l’Exposition internationale des arts et des techniques dans la vie moderne de 1937, changement de cap : Vassilieff reçoit une commande de l’État pour une fresque monumentale gare Montparnasse L’Été, l’État, dont la maquette originale est estimée à 40 000/60 000 €, mais elle étonne aussi par ses sculptures miniatures d’esprit surréaliste, dont l’ingéniosité dépasse celle des fils de fer de Calder et annonce l’art brut : elles sont réalisées en métal, carton découpé, cuir, tissus et plumes. Le critique d’art Florent Fels les qualifiera à juste titre de « petits fantômes ». En 1937 toujours, prodigue pour les arts de la scène, elle est autrice, actrice, décoratrice ou marionnettiste pour quatre compagnies théâtrales. Pour Louise Lara et Édouard Autant, elle conçoit les costumes en Rhodoïd des cinq comédiennes incarnant les Voyelles d’après le sonnet d’Arthur Rimbaud.
Le don d’invention de l’artiste réserve d’autres surprises après son départ pour Cagnes-sur-Mer en 1939, son retour à Paris en 1946 et, à partir de 1953, son installation dans sa dernière demeure, la Maison nationale des artistes de Nogent-sur-Marne. Ces surprises sont parfois antagonistes, et c’est sans doute pour cette raison qu’elles séduisent Claude Bernès.
L'amoureux transi de Marie Vassilieff
Le collectionneur s’enflamme entre autres pour ses dessins érotiques et ses représentations sacrées, conçus à partir de 1942. Dans le second registre, la Statuette hermaphrodite, en céramique émaillée de 1948 (1 500/2 000 €), est une pièce unique par son audace : d’une liberté stupéfiante, bien plus grande encore que celle qui caractérise L’Homme supérieur (1 500/2 000 €), un masque en carton polychrome réalisé en 1930 pour la pièce Le Mystère érotique. En 1949, enthousiasmée par sa collaboration avec l’atelier Lafourcade, Marie Vassilieff réalise quelques splendides sculptures, dont un plat à poisson. Claude Bernès en était particulièrement fier.Après la mort de Marie, en 1957, les « Vassilieff » de la collection Claude Bernès, acquis en ventes publiques le plus souvent, auront la chance d’être promus par les publications de quelques auteurs, notamment Benoît Noël, en 2017. Mais l’histoire de celle qui fut l’âme de Montparnasse durant les grandes heures de l’école de Paris a été écrite sous la direction de Claude Bernès : un expert scrupuleusement objectif sur la qualité des œuvres de son âme sœur, alors qu’il se faisait appeler en privé « l’amoureux transi de Marie Vassilieff ».
