« Ça n’a pas de prix ! » : L’incroyable histoire du tableau de Jeanne d’Arc resté dans sa famille et vendu aux enchères

Jeudi 07 mai 2026

Paris Match, Florent Buisson

EXCLUSIF - Cette toile représentant la Pucelle d’Orléans appartenait à ses descendants. Une rareté vendue aux enchères le 7 juin

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Encore un trésor que ces ténors du marteau n’ont pas loupé. Ce tableau de l’héroïne de la guerre de Cent Ans morte à 19 ans sur le bûcher est l’un des portraits les plus anciens de celle qui contribua à bouter les Anglais hors de France. Mais il y a mieux ! L’œuvre du XVIIe siècle était conservée depuis l’origine par une famille vraisemblablement apparentée à Jeanne d’Arc par son frère. Pour authentifier cette relique dont la mise à prix est fixée à 20 000 euros les commissaires-priseurs de l’étude Rouillac ont mené une enquête à la croisée de la généalogie de l’Histoire et du mythe. En voici en avant-première les coulisses.

Combien de fois leur a-t-on dit de ne pas entrer seuls dans le grand salon jaune du château familial quand ils étaient petits dans les années 1960 ? À deux pas de Bar-le-Duc en Lorraine la vaste pièce du château parquet ancien et lustres au plafond abrite les parties de billard de cette famille de la noblesse française. Au-dessus d’une commode un portrait peint sur toile à peu près aux dimensions de « La Joconde » représente une femme en armure avec une tête de lion sur l’épaule un chapeau rouge une plume blanche et une épée. On passe souvent devant elle on la voit sans plus vraiment la regarder tant elle a toujours été là. Quelques décennies plus tard dans un autre salon au-dessus d’une autre commode le même tableau. Nous sommes en 1985 et un couple pose devant le cadre doré de style Louis XV. La jeune mariée sur la photo c’est Catherine* la fille du propriétaire du tableau. Une Haldat du Lys. La combattante sur la toile c’est Jeanne d’Arc. Une ancêtre. « Chez nous on l’appelait “Tante Jeanne” raconte Catherine assise dans le jardin de sa maison de Charente mi-avril. On nous a toujours expliqué que l’on descendait de son frère Pierre d’Arc. Et ce tableau il a toujours été dans la famille on savait qu’il pouvait avoir une valeur historique qu’il était très ancien c’est pour cela que les enfants n’avaient pas le droit d’aller dans le salon jaune. Mais ça s’arrêtait là… »

Il avait été question de le vendre un temps mais son grand-père s’y était opposé proposant de dédommager les autres membres de la famille car il était en indivision. « Papa a toujours dit que c’était une pièce à laquelle il tenait aussi beaucoup alors il l’a récupérée en 1977 au décès de mon grand-père. Maman et lui sont aujourd’hui très âgés et ils ont dû intégrer une résidence seniors. Leur maison a été vendue les affaires ont été partagées entre nous les fils et filles. Et la question s’est posée : qu’est-ce qu’on fait du tableau ? Qui est capable de dédommager les autres ? On a décidé de le sortir des lots des affaires classiques et de le faire estimer dans le but de vendre » semble presque regretter Catherine. « On ne peut pas empêcher quelqu’un de dire : “Cet argent je peux en avoir besoin pour un trou dans la toiture ou un coup dur” ajoute son mari. Et nos enfants sont moins attachés à ces objets historiques… Difficile de le mettre dans un appartement moderne de petite taille. Il faut 5 mètres sous plafond sinon il est écrasé… » Mais combien peut valoir une peinture représentant Jeanne d’Arc conservée pendant des siècles chez des descendants ?

Détour plus au nord le 29 avril. D’immenses oriflammes or et rouge couleurs de la cité jalonnent la rue qui porte son nom jusqu’à l’imposante cathédrale Sainte-Croix déjà dressée au XVe siècle (sous une tout autre forme) et dans laquelle elle est venue se recueillir. On commence le soir même les festivités annuelles dédiées à la Lorraine de 17 ans qui a levé le siège des Anglais et libéré la ville en mai 1429. Tournant de la guerre de Cent Ans.

« Maman c’est “La Joconde” ? » interroge une petite fille en robe rouge en apercevant le portrait installé sur un chevalet près d’un arrêt de tramway où les commissaires-priseurs Philippe et Aymeric Rouillac sont venus le présenter à Paris Match. Ce sont eux qui ont entre autres vendu un coffre du cardinal Mazarin en 2013 pour 73 millions d’euros ; un escalier de la tour Eiffel en 1989 ou encore un marbre de Rodin déniché chez des particuliers et parti pour 1 million d’euros l’an dernier. Chasseurs de trésors depuis des décennies ils ont mis la main sur le tableau un matin de janvier sous la neige. « Je suis allé dans cette famille pour expertiser d’autres objets historiques liés à des généraux d’Empire retrace Aymeric le fils. On passe un moment sympathique on déjeune puis Catherine me montre la peinture me disant que ça vient de son côté qu’ils sont descendants du frère de Jeanne d’Arc… Ils ne savaient pas trop quoi en faire voulaient une estimation pour que l’un d’entre eux rachète symboliquement aux frères et sœurs. Que peut valoir un tableau de cette héroïne de France conservé dans sa famille ? Ça n’a pas de prix ! »

Si ses représentations foisonnent depuis le Moyen Âge avec un pic au XIXe siècle au moment de l’exaltation de sa destinée tragique l’effet retombe après sa béatification par le pape Benoît XV en 1920. « Ce qui la rend exceptionnelle appuie Aymeric Rouillac c’est qu’il s’agit d’une archive privée de l’intime d’une famille qui après quatre cents ans décide de s’en séparer. »

Au début de l’année il a donc repris la route avec le portrait dans le coffre de sa Volvo pour l’étudier. Il le montre à son père qui le scrute avec sa loupe flaire la pièce unique et l’histoire singulière. « Un tableau resté dans la famille c’est l’histoire de France ! » lance celui qui est installé à Vendôme (Loir-et-Cher) depuis 1983 et fut aussi assistant d’André Malraux. Suivant le précepte de Jean Cocteau – « On trouve d’abord on cherche ensuite » – l’étude au complet (trois commissaires-priseurs et quatre historiens de l’art) s’est donc penchée sur l’objet sur l’histoire familiale et sur l’imagerie de l’icône pour essayer de comprendre. Est-ce que ça la représente véritablement ? Est-ce une copie récente ? Est-ce contemporain ? Ils font appel aux experts du cabinet Turquin à Paris qui établissent que la toile non signée est du début du XVIIe et que l’on peut « l’attribuer » au peintre Claude Déruet (1588-1660). « Le tableau est sans doute dans la famille depuis sa réalisation aux alentours de 1630. En tout cas on sait avec certitude qu’il y est au moins depuis plus de deux cents ans comme en attestent des livres de l’époque » abonde Philippe Rouillac qui laisse à son fils le soin de redessiner les branches de l’arbre généalogique.

« Les d’Arc ou du Lys originaires de Lorraine ont été anoblis en 1429 par Charles VII donnant les armoiries présentes sur cette toile débute Aymeric. La famille d’Arc s’éteint en 1493 mais certaines familles prétendent en descendre en ligne féminine. C’est le cas des Haldat du Lys. Fille de Pierre d’Arc le frère de Jeanne Catherine d’Arc du Lys (1455-1545) épouse Georges de Haldat (1455-1544). C’est son lointain parent le médecin et physicien Charles de Haldat (1769-1852) qui ajoute en 1816 “du Lys” à son patronyme : l’autre nom de la famille d’Arc pour relever son ascendance. » « La généalogie est compliquée et incertaine à cette période car il n’y avait pas de registres de baptêmes avant l’ordonnance de Villers-Cotterêts un siècle après ! Il y a donc un flou certain » tempère Olivier Bouzy médiéviste expert français de la célèbre bergère (il fut conseiller historique pendant un an sur le film de Luc Besson sorti en 1999). « Les Haldat du Lys descendent très probablement de la famille par mariage plutôt au XVIIe et ce serait à ce moment-là qu’ils auraient fait faire le tableau dont je connaissais l’image » reprend-il rappelant qu’il s’agit d’une représentation symbolique conforme aux codes de l’époque. « Autant pour certaines familles ce n’est pas vraisemblable là ça l’est » tranche celui qui a démasqué tant d’histoires d’objets attribués parfois de façon fantaisiste.

Car l’image de la Pucelle d’Orléans est l’un des plus grands fantasmes de l’histoire de France. « On ne sait pas à quoi ressemblait son visage reprend Aymeric Rouillac. On a un seul dessin de son vivant en 1429 fait par un greffier du Parlement de Paris qui ne l’avait jamais vue puis plus rien. Pourtant on a l’impression de tous le connaître comme celui du Christ. » Ce qui inspira cette tirade à l’écrivain et ministre de la Culture André Malraux de passage aux fêtes johan-niques à Orléans en 1961 et déclamée encore à Rouen trois ans plus tard. « Ô Jeanne sans sépulcre toi qui savais que le tombeau des héros est le cœur des vivants regarde cette ville fidèle ! Jeanne sans portrait peu importent tes vingt mille statues sans compter celles des églises : à tout ce pour quoi la France fut aimée tu as donné ton visage inconnu… » La représentation qu’en fait Déruet est aussi visible dans l’ouvrage d’un intellectuel et parlementaire de renom du XIXe siècle Henri Wallon. Puis elle disparut.

La toile sera vendue aux enchères le 7 juin dans l’écrin du château de Villandry en Indre-et-Loire. Mise à prix ? 20 000 euros. Elle pourrait s’envoler si les collectionneurs s’en mêlent. Pour mémoire en 2024 une montre Lip R27 du général de Gaulle mise à prix entre 6 000 et 10 000 euros a été adjugée en cinq minutes à 410 000 euros. Le portrait pourrait aussi séduire des musées. Mais pourront-ils se l’offrir ? « Orléans va regarder attentivement cette vente » confiait l’adjoint au maire chargé de la culture William Chancerelle. « Ce n’est pas le plus beau morceau de peinture de notre vente annuelle mais c’est la relique la plus émouvante » conclut Aymeric Rouillac parti un matin de janvier sur les traces de l’empereur Bonaparte et de ses généraux et qui a finalement trouvé Jeanne d’Arc.

*Le prénom a été modifié.
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