Contorsions autour des biens religieux

Vendredi 01 mai 2026

La Gazette Drouot, Vincent Noce

L’ingéniosité dont fait preuve l’État pour récupérer des biens religieux détenus en toute bonne foi par des particuliers semble sans fin.

Tranchée le 13 février par le Conseil d’État, l’histoire de deux pleureuses en marbre de Germain Pilon, retirées d’une vente chez Rouillac en 2020, repousse encore les limites de l’entendement. Elle suit les cas emblématiques d’un fragment du jubé de Chartres et d’un pleurant de la sépulture ducale de Bourgogne, accompagnés par ceux de vitraux de l’abbatiale Saint-Denis, de manuscrits enluminés du Mont-Saint-Michel ou d’un commentaire de saint Thomas d’Aquin. Tous ces éléments, parfois détenus depuis plus de deux siècles par les familles, ont fait l’objet d’une saisie au motif qu’il s’agit de biens de l’Église, nationalisés en 1789 (alors que d’autres fragments de tombeaux se sont vendus sans problème) C’est tout juste si ceux ayant perdu la sentence thomasienne se sont vu accorder une indemnité, demeurée au dixième de sa valeur.

Dans l’affaire du pleurant bourguignon, le Conseil d’État avait quand même pris soin d’évoquer « l’exigence de trouver un juste équilibre entre les intérêts privés des détenteurs et l’intérêt public majeur » de la protection du patrimoine. Huit ans plus tard, le « juste équilibre » reste à trouver. La famille s’est tournée vers la Cour européenne des droits de l’homme. En 2020, celle-ci a interrogé la France sur de possibles manquements. Six années de procrastination plus tard, elle vient de s’engager à « procéder à l’examen de la recevabilité de la requête dans les meilleurs délais ». Désormais présidée par un juge français, issu du Conseil d’État, la CEDH jure que ces délais s’expliquent par la charge de travail de l’unité chargée des affaires françaises.

Thierry de Warren a connu le même parcours semé d’embûches. Ce passionné de patrimoine, qui a restauré le château de Roujoux près de Blois, a confié à Aymeric Rouillac ces deux très belles figures de pleureuse ayant orné le tombeau de Jean de Morvillier dans l’église des Cordeliers de la ville. Âgé aujourd’hui de 82 ans, il raconte avoir voulu vendre cet héritage pour en répartir la valeur entre ses enfants. Conseiller des souverains, de tempérament modéré, Jean de Morvillier fut évêque d’Orléans, ambassadeur à Venise et garde des Sceaux. Son tombeau constituait une commande luxueuse exécutée en marbre par Germain Pilon, célébré pour ses monuments funéraires de la dynastie des Valois.

L’histoire de deux pleureuses en marbre de Germain Pilon repousse encore les limites de l’entendement

Thierry de Warren tient cette statuaire d’un aïeul, Louis Athanase Bergevin, magistrat et lui aussi défenseur du patrimoine, maire de Blois de 1803 à 1806. Il a prêté les statues par deux fois à des expositions, au musée d’Orléans et à celui de Blois, sans que personne ne remette en cause sa propriété. « Quand le commissaire-priseur a demandé un certificat de sortie pour la vente, j’ai reçu un appel d’une conservatrice des monuments Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur. historiques, Hélène Lebedel-Carbonnel, me proposant de les vendre à l’État pour 10 % de l’estimation (environ 1,5 M€). J’ai décliné. L’État a alors décidé de les saisir. J’ai donc été dépossédé d’un bien qui avait été reconnu par la même administration comme mien. » Ce n’est pas la première fois que cette tactique est utilisée, si bien qu’on ne sait si elle tient de l’erreur de parcours répétée ou d’une vilenie assumée.

Aymeric Rouillac pensait avoir trouvé la solution quand les recherches qu’il a diligentées ont mis au jour des archives attestant de la dispersion de l’intérieur de l’église dans les ventes révolutionnaires en 1793 et 1794. « L’État, s’indigne-t-il, a alors changé son fusil d’épaule », en ressortant un décret de 1790 conditionnant la cession d’un bien public à « un décret formel de l’autorité législative, sanctionné par le Roi »… ce qui, dès 1792, et encore davantage à partir du 21 janvier 1793, est rendu un peu difficile. À ce titre, toutes les ventes du mobilier royal, de Versailles ou d’ailleurs, pourraient être déclarées nulles s’il n’est pas retrouvé de décret les autorisant. <
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