Un clip de revers très français
Vendredi 01 mai 2026
La Gazette Drouot, Sandrine Merle


Le dessin de cette broche sera reproduit dans l’ouvrage René Boivin joaillier, par Juliet Weir-de La Rochefoucauld, à paraître chez Antique Collector’s Club en 2027.
Archives René Boivin
Archives René Boivin
Avec son aigue-marine centrale taille coussin, ce clip de revers signé René Boivin incarne une certaine idée du goût français de la fin des années 1930 : un mélange de délicatesse, de virtuosité technique et de raffinement non ostentatoire.
Assez volumineuse, cette broche en forme de feuille stylisée n’en dégage pas moins une impression d’élégance et de charme. Cela tient d’abord à sa subtile palette chromatique. Le bleu de l’aigue-marine centrale, dont le poids peut être estimé entre 15 et 20 ct, donne le ton : il n’est pas saturé ni un peu criard, comme c’est parfois le cas, mais au contraire doux et pâle, tout en restant lumineux et légèrement velouté. L’indicible charme et la douceur de ce clip de revers tiennent également aux pierres taillées à l’ancienne, dont les proportions non standardisées produisent une lumière plus douce que les tailles modernes. « Ces dernières années, les aigues-marines taille coussin, à mi-chemin entre le rectangle et l’ovale, avec leurs angles arrondis comme celle-ci, sont devenues extrêmement prisées », note Stephen Portier, expert de la vente. Autour, les limbes sont pavés de petites aigues-marines aux nuances du même bleu tendre, elles-mêmes bordées de diamants – apportés par le commanditaire – taillés en rose, autre taille ancienne dont le marché raffole. On les retrouve également sur la tige en platine. Au revers de la broche, le poinçon de maître partiellement lisible permet d’identifier la maison. Deux autres poinçons français, une tête d’aigle et une tête de chien, indiquent respectivement l’utilisation de l’or et du platine. Entièrement façonné à la main, ce bijou est sorti des ateliers Boivin, installés en plein cœur de Paris, au 4, avenue de l’Opéra.Juliette Moutard dans la lumière
La maison a employé jusqu’à dix-huit artisans, capables de produire des merveilles selon la méthode la plus traditionnelle et la plus exigeante : en construisant chaque pièce à partir de plaques et de fils, plutôt qu’en la coulant dans un moule par fonte à cire perdue. « L’arrière du bijou laisse apparaître un extraordinaire reperçage en nid d’abeille, signe d’une exécution parfaite, observe Stephen Portier. Il a par ailleurs été réalisé selon les règles de l’art de l’époque : les diamants incolores n’étaient sertis que sur platine, les pierres fines sur or jaune. Une convention qui déclinera progressivement dans les années 1970. » Qui dit René Boivin dit souvent Suzanne Belperron, tant la personnalité de cette créatrice a marqué l’histoire de la maison. Quand Juliette Moutard (1900-1990) – dont a contrario l’on sait très peu de choses – lui succède, en 1933, son défi est de taille… Il lui faudra plusieurs années avant d’imposer pleinement son écriture, raison pour laquelle il y a parfois débat sur ce qui relève de l’héritage de Belperron et ce qui lui appartient vraiment. Mais dans le cas de ce clip de revers « feuille » en aigue-marine datant de 1938, aucun doute : Juliette Moutard a trouvé son langage. Elle s’émancipe du style Belperron, dominé par les figures abstraites, les volutes, les enroulements ou les spirales ; elle introduit dans cette maison une sensibilité plus organique, un goût affirmé pour la faune et la flore, pour les papillons, les oiseaux et les félins. En 1958, elle aurait imaginé sa première broche « carpette », évoquant une peau de panthère au sol, appelé à devenir un modèle emblématique . Juliette Moutard, qui restera une quarantaine d’années dans la maison – jusqu’à son départ à la retraite en 1970 –, donne aussi corps avec une inventivité remarquable au goût de Jeanne Boivin – veuve de René (et sœur de Paul Poiret) qui succéda à son mari à la tête de l’atelier en 1917 – pour le monde marin. La plus belle illustration en reste la broche « étoile de mer » à cinq branches articulées (1935), caractérisée par une harmonie chromatique d’améthystes et de rubis cabochon. Vendu dans son écrin d’origine, ce bijou est accompagné d’un certificat d’authenticité établi par Thomas Torroni-Levene, d’après les archives de la maison, qui comptent des livres de commandes, livres de stocks, fiches d’atelier, mais aussi un très important ensemble de dessins. Connaissant l’identité du commanditaire, Thomas Torroni-Levene a pu en retrouver sans difficulté la trace : « Deux dessins lui avaient alors été proposés, celui-ci et un autre qui a été jugé moins séduisant », explique-t-il.Un grand homme
Ce fameux client n’est autre que Jacques Guérin : nommé conservateur en chef des musées des Arts décoratifs et Nissim de Camondo en 1943, il a joué un rôle décisif dans la mise à l’abri des collections en 39-45, comme le relève l’ouvrage paru en 2024 Châteaux et musées franciliens pendant la Seconde Guerre mondiale (éd. Hermann) dans le chapitre réservé au « destin éclaté du musée Nissim de Camondo ». « Homme de l’ombre, il a reçu de très nombreuses décorations que nous mettrons d’ailleurs bientôt en vente », précise le commissaire-priseur Philippe Rouillac. Amie de Louise de Vilmorin, son épouse réservait ce bijou pour les grandes occasions : une photographie conservée par la famille la montre ainsi à l’Opéra, aux côtés d’André Malraux. Aucune facture n’a été retrouvée à ce jour. « C’était un cadeau, et il aurait été très malvenu qu’elle puisse un jour la découvrir », s’amuse Philippe Rouillac. Plus qu’un bijou, cette broche apparaît ainsi comme le témoignage sensible d’un monde disparu.La maison René Boivin en 7 dates
1893 Jules René Boivin s’installe au 38 de la rue de Turbigo à Paris. Il épouse la même année Jeanne Poiret, la sœur du célèbre couturier et belle-sœur d’André Groult1917 Au décès de René, Jeanne reprend les rênes de l’entreprise
1919 Suzanne Vuillerme entre chez Boivin comme dessinatrice modéliste
1923 Suzanne devenue Belperron après son mariage est nommée codirectrice de la maison Boivin, à 24 ans
1933 Juliette Moutard vient remplacer Suzanne Belperron. Elle restera dans la maison jusqu’à sa retraite en 1970
1970 Marie-Caroline de Brosses prend la direction artistique jusqu’en 1989. Sylvie Vilein lui succédera jusqu’en 1999.
2019 Thomas Toronni-Levene prend les rênes de la maison
