À Boulogne, ces trésors de l’imprimerie vendus à un musée polonais : « La France était aux abonnés absents »
Jeudi 29 janvier 2026
Le Parisien, Marjorie Lenhardt

Boulogne-Billancourt, 29 janvier 2026. Gérard Blanchet a poursuivi l'activité d'imprimeur d'art dans l'atelier de son père avant de cesser en 2017. Ici il se trouve devant des presses de près d'une tonne.
Une vente aux enchères était organisée ce jeudi dans l’atelier de Boulogne-Billancourt. Un musée polonais a acquis presque toutes les pièces. Le responsable de l’atelier et les visiteurs regrettent l’exil de ce patrimoine.
Les grandes fenêtres d’atelier donnent directement sur la rue Max Blondat, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine). En ce jour de vente aux enchères confiée à la maison Rouillac, le portail vert ouvert permet de découvrir une belle demeure bourgeoise en pierres meulières et briques rouges ornée d’une frise discrète et de grandes baies vitrées. À gauche, l’atelier rempli d’outils, de presses, massicots, caractères en plomb, pierre de lithographie est déjà assailli de visiteurs pendus aux lèvres de Gérard Blanchet.Après avoir cessé son activité en 2017, l’un des derniers imprimeurs d’art parisien a tout mis en vente ce jeudi 29 janvier. Artiste et fils d’artisan, l’homme à la chevelure blanche et regard bleu vif manipule une énorme presse à platine d’une tonne fabriquée à Leipzig au début de la Seconde Guerre mondiale. L’une des dernières à travers le monde a été adjugée à 4 000 euros. « Elle est en parfait état de marche, elle écraserait un bœuf », ironise-t-il.« La France était aux abonnés absents » Au total, la vente s'élève à 100 000 €, dont une presse Stanhope du XIXe siècle à 10 000 €, et les lots de caractères Garamont, Perrin et Didot, partis à 5 000 € chacun. L'essentiel du matériel des derniers imprimeurs d'art parisien a été acquis par un musée polonais, le Muzeum Stanislawa Szulcalskiego.
« Nous sommes très satisfaits car cette vente était un pari, réagit Aymeric Rouillac, commissaire priseur qui s'est intéressé da vantage à son caractère patri monial plutôt que mercantile. La déception, c'est que la France était aux abonnés absents, institutions ou collectionneurs privés. Mais deux musées étrangers, le polonais et Plantin-Moretus d'Anvers, en Belgique, se sont battus pour ce patrimoine français. » L'atelier de Gérard Blanchet, hérité de son père, n'a pas bougé depuis quatre-vingt dix ans. Trois familles de graveurs et d'imprimeurs d'art s'y sont succédés.
« Cette vente exceptionnelle s'inscrit dans une filiation prestigieuse au cœur de l'histoire de l'estampe et du livre de bibliophilie française », précisait Aymeric Rouillac peu de temps avant la vente. II y eut Auguste Lepère, l'un des plus grands graveurs français de la fin du XIXe siècle puis Tony Beltrand qui contribua à faire reconnaître l'estampe comme un art à part entière. Le fils de ce dernier, proche et ami du peintre Maurice Denis cède l'atelier à Robert Blanchet, imprimeur pressier d'art et graphiste, lequel perpétue durant plusieurs décennies un savoir faire rare au service des artistes, écrivains et éditeurs d'art.
« Dans cette imprimerie, un nombre considérable d'ouvrages de Picasso, Fernand Léger, Bernard Buffet, Bernard Lorjou... ont été réalisés », raconte Gérard Blanchet. Le fond d'atelier comprenant d'ailleurs estampes, éditions de bibliophilie, des rares matrices de bois gravés et œuvres originales d'artistes (Miro, Zao, Paul louve, Ber nard Lorjou...) sera mis en vente dans un second temps, le 13 octobre 2026 à Vendôme (Loir-et-Cher).
La difficulté de former des élèves
Des trésors qui demandaient un véritable savoir-faire et une très grande patience. À la question d'un visiteur curieux sur le temps qu'il passait sur une page, Gérard rétorque : « Ne me parlez pas de temps. Boulogne-Billancourt, ce jeudi.
Gérard Blanchet a poursuivi l'activité d'imprimeur d'art dans l'atelier de son père avant de cesser en 2017. Ici, il se trouve devant des presses de près d'une tonne. Ici, nous faisions des choses rares et exigeantes, j'ai travaillé avec mon père jusqu'à sa mort en 2009, après j'ai fait deux à trois livres par an. » Pour lui succéder, l'artiste a bien essayé de former des élèves. Mais devant la quantité de travail à abattre, la minutie que cela requiert, ils sont tous partis. Obligé de vendre car il ne peut plus payer les 11000 € d'impôt sur la fortune immobilière, l'imprimeur se réjouit de la destinée du matériel : « Je suis content car il va pouvoir continuer à faire du travail de bibliophile. » La vente s'est clôturée en 1 h 30 seulement.
De nombreuses personnes sont aussi venues par simple curiosité, durant l'exposition le matin, notamment. « Je suis amoureux des vieux objets et d'anciens savoir-faire, c'est fascinant de voir cela et à la fois triste ce patrimoine qui s'étiole », explique Alexandre, venu de Paris. « Mon père était artiste graveur, je voulais voir cela car après la vente, ce lieu n'existera plus, c'est vraiment dommage que la ville de Boulogne ou que le ministère de la Culture ne s'y soient pas intéressés », regrette Adrien, Parisien également. Gérard Blanchet a bien contacté des institutions et musées français pour que son patrimoine reste dans le pays mais aucun n'a manifesté d'intérêt. Une fois vidée, la maison elle-même est mise en vente pour 3,3 millions d'euros, par la famille d'agents immobiliers la plus célèbre de France, les Kretz.
