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Trois peintures de Jean Mosnier découvertes au château de Cheverny

Mardi 05 janvier 2021

par Émeline Chassine et Jürgen Poirier de l'Université de Tours

Issu d’une famille de peintres-verriers (1), Jean III Mosnier (1600-1656) est un artiste emblématique dans la Vallée des Rois au Grand Siècle. Il fait ses armes durant le traditionnel voyage italien à Florence, puis à Rome, bénéficiant d’une bourse de la reine Marie de Médicis, conquise par une copie qu’il lui avait faite d’une Vierge de Solario (2). À son retour en 1624, il côtoie Rubens, Vouet, Champaigne et les Gentileschi sur le très prestigieux chantier du palais du Luxembourg. Mais très tôt il quitte Paris pour gagner le Blésois (3), sa région natale, où il partage sa carrière avec sa seconde épouse et ses dix enfants (4).

Appelé à décorer de nombreuses demeures aristocratiques du Val de Loire, Mosnier se constitue rapidement une renommée régionale que ses contemporains n’égaleront pas (5). À Chartres, Valençay, Chenailles, ou encore Richelieu, il met ses qualités de décorateur au service des personnages les plus importants du royaume de France. Il révèle ainsi son aptitude à traiter aussi bien les sujets profanes que les sujets religieux ou mythologiques (6). La décoration du château de Cheverny pour Henri Hurault (1575-1648) est sans conteste le chantier le plus notable de Mosnier et représente une grande partie du corpus de l’artiste toujours en place.

André Félibien, Vue du chasteau de Cheverny du costé de la Cour, 1681

L’œuvre de Mosnier reste encore largement fragmentaire et peu documentée (7). Nombre des décors qu’il a peints ont été remaniés, vendus ou détruits au fil des siècles. C’est sans doute pourquoi la découverte dans les greniers du château de Cheverny de trois tableaux inédits revêt un intérêt tout particulier. Un sujet littéraire, le Baptême de Clorinde (toile, 171 x 122 cm), et deux sujets mythologiques figurant le Sacrifice à Athéna (?) (toile, 175 x 136 cm) et Apollon et les Trois Grâces (toile, 145 x 137 cm), probablement réalisés entre 1630 et 1640, intègrent l’œuvre connue de l’artiste.

Comme d’autres œuvres produites à Cheverny, elles montrent son inventivité dans la conception des sujets. Elles révèlent encore ses compétences de narrateur mais aussi l’étendue de sa culture littéraire. Avec un style distinctif, il met en scène des figures à la manière de Vouet aux anatomies rondes dans des décors minimalistes. On y retrouve l’usage de motifs qui lui sont propres ; telles que l’inclinaison des têtes de ses personnages, et le réemploi de motifs iconographiques et figuratifs tout au long de son œuvre.

Le programme décoratif conçu par Mosnier pour le château de Cheverny entre 1630 et 1640 aborde des thèmes littéraires des XVIe et XVIIe siècles mais également des sujets mythologiques. Ainsi, il est probable que les trois tableaux conservés au grenier aient participé à un décor peint retiré lors des remaniements opérés sous Nicolas Dufort en 1765 (8), ou lors de ceux opérés en 1860 par Guillaume Marie Paul Louis Hurault, marquis de Vibraye (9). À cette occasion une toile avait été offerte au musée de Blois.

Jean Mosnier, La Mort d’Adonis, 1630-1640, huile sur toile, Cheverny, château de Cheverny.

Véritable jalon de la peinture en Val de Loire, Jean Mosnier poursuit l’œuvre de ses augustes prédécesseurs comme Jean Bourdichon et François Clouet, et marque de son empreinte les châteaux de sa région.

Jean MOSNIER, Le Baptême de Clorinde (huile sur toile, 171 x 122 cm)

L’iconographie de l’épopée amoureuse de Tancrède et Clorinde est issue de la Jérusalem délivrée du Tasse (1544- 1595). Dans ce poème, l’auteur retrace la première croisade menée par Godefroi de Bouillon contre les musulmans qui aboutit à la conquête de Jérusalem en 1099. Tancrède, le croisé, rencontre de manière fortuite Clorinde, l’héroïne sarrasine, et en tombe amoureux. Notre tableau représente la scène extraite du chant XII, strophes 64-69, du poème. Après avoir blessé mortellement son amante qu’il n’avait pas reconnu sur le champ de bataille, Tancrède, genoux au sol, lui administre les gestes du baptême à l’aide de son propre casque. Clorinde, blessée et mourante, est vêtue à l’antique, la poitrine dénudée. Elle est assise et adossée à un arbre. Son visage penché empli d’un regard à la fois doux et dramatique constitue la reprise d’une figure inspirée de Simon Vouet (1590-1649). Cette iconographie de La Jérusalem délivrée est reprise dans des tentures conservées au château de Châteaudun (342 x 294 cm) et au Musée des arts décoratifs à Paris (284 x 350 cm). La composition de notre Baptême ressemble en tout point à celle de La Mort d’Adonis exposée dans la salle des gardes du château de Cheverny. Si dans la première une femme accourt vers son amant mourant, dans la seconde un homme se précipite vers son amante aux abois. Cette habilité à dépeindre les sujets littéraires, et notamment romantiques, participe à la réputation de l’artiste. À Chenailles, il représente l’histoire d’Armide et Renaud du même auteur dans un des salons du château (10).

Jean MOSNIER, Sacrifice de bœufs pour Zeus, Héraclès et Athéna (huile sur toile, 175 x 136 cm)

Ce Sacrifice de bœufs pour Zeus, Héraclès et Athéna est une iconographie inventée par Jean Mosnier. Un prêtre offre un sacrifice à la déesse. Athéna descend des airs vers l’autel et le cortège sacrificiel. Cette peinture est un témoignage de la force créatrice du peintre. Comme souvent, le peintre compose sa toile à partir d’éléments propres à son répertoire. Le prêtre est similaire à Calchas dans son Sacrifice d’Iphigénie (toile, collection particulière) et le motif de la tête penchée à l’expression dramatique de la femme en arrière-plan se retrouve dans une majorité de ses peintures.

Jean MOSNIER, Apollon et les Muses (huile sur toile, 145 x 137 cm)

À droite du tableau, Apollon accompagné de sa lyre et de son carquois, observe les Muses, effectuant les pas de danse qui les caractérisent. Leur canon, leurs gestes lents, la musculature du dieu des Arts renvoient à Orazio et Artemisia Gentileschi (11). Par sa physionomie et sa posture, cet Apollon se rapproche de son Saint Sébastien (toile, collection particulière, Sotheby’s 2018 (12). L’association de ces divinités est peu commune au XVIIe siècle et illustre l’esprit innovant du peintre.

Notes

(1) Danne 1982, p. 8.
(2) Jean Mosnier copie la Vierge au coussin vert (1617-1619, Musée d’art religieux de Blois) d’Andrea Solario (1507-1510, Musée du Louvre) pour le couvent des Cordeliers de Blois afin de remplacer l’originale achetée par la reine Marie de Médicis.
(3) Danne 1982, p. 8. ; Jouhaud, Klinka, Leyzour (dir.) 2011, p. 126.
(4) Durand 1980, pp. 17-25.
(5) L’estimation de ses tableaux inventoriés après décès est bien plus élevée qu’elle ne l’est pour ces derniers, Danne 1982, p. 16.
(6) Id., p. 15.
(7) D’un point de vue biographique, le travail historiographique et archivistique de Jean-Jacques Danne fait autorité dans ce sujet (1982). Néanmoins, le mémoire de maîtrise de Marie-Paule Durand (1980) et la thèse de Gabriele Quaranta (2013) apportent de nombreuses précisions sur son corpus.
(8) Dufort 1990, pp. 17-28
(9) Lebédel-Carbonnel (dir.) 2008, p. 82.
(10) Quaranta 2013, p. 193.
(11)Lebédel-Carbonnel (dir.) 2008, p. 82 ; Durand 1980, p. 14.
(12) Vente Sotheby’s Fine Old Master & 19th Century European Art, lot n° 246, 01 février 2018, NewYork.

Bibliographie indicative

- DANNE, Jean-Jacques, « Jean Mosnier, peintre blésois (1600-1656) », Mémoires de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher, t. 37, 1982, pp. 7-28.
- DUFORT DE CHEVERNY, Jean-Nicolas, Mémoires. 1, La Cour de Louis XV, [1909], texte commenté et annoté par - - GUICCIARDI, Jean, Paris, Perrin, 1990, 546 p.
- DURAND, Marie-Paule, Recherches sur Jean III Mosnier, peintre blésois (1600-1656), mémoire de master, sous la direction d’Antoine Schnapper, Université Paris IV, Paris, 2 vol., 1980.
- LEBEDEL-CARBONNEL, Hélène (dir.), Catalogue des peintures du musée du château de Blois XVIe - XVIIIe siècles, Montreuil, Gourcuff Gradenigo, 2008, 229 p.
- MORIN, Christophe, Château de Cheverny, Paris, Artélia éditions, 2016, 176p.
- QUARANTA, Gabriele, L’art du roman : peintures à sujet littéraire en France au XVIIe siècle (du règne de Henri IV à la régence d’Anne d’Autriche), thèse de doctorat, sous la direction de Claudia Ceri et Colette Nativel, Université Panthéon-Sorbonne - Paris I, Sapienza universita di Roma, 2 vol., 2013.
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