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Verres Antipoison !

Samedi 26 janvier 2019 à 07h
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Cette semaine, Maître Philippe Rouillac, notre commissaire-priseur, répond à Bernard, de Saint-Laurent-Nouan, qui s’interroge sur un service de verres « inhabituel ».



Bernard a raison d’être perplexe face à son service de verres de 32 pièces, pour huit personnes. Chaque convive se voit doté de quatre verres transparents droits, à fond plat, que l’on nomme gobelets. Les parois sont très fines, il pourrait s’agir de cristal. Pour seul décor, ils sont taillés de cannelures en partie inférieure. Très chic ! Rien de curieux là-dedans me direz-vous. Non, ce qui interpelle, c’est le fait qu’ils n’ont pas de pied ! Impossible d’imaginer une belle table sans verres à pied ! Mais cette norme actuelle n’a pas toujours été de mise.

Les premiers récipients en verre, matériau fascinant fait de sable, de soude et calcaire, apparaissent il y a environ 3 500 ans en Égypte et en Mésopotamie. Mais ils sont rares et de petites dimensions. C’est peu de temps avant la naissance du Christ que les Romains inventent la technique du verre soufflé, donnant ainsi naissance à des objets qui nous sont plus familiers. Cette technique permet une production importante mais qui reste cependant onéreuse. Ainsi, à Rome, un gobelet de verre luxueux vaut parfois le même prix qu’un gobelet d’or ! De fait, pour boire, on utilise des récipients en terre cuite, en bois, en plomb, en corne, en argent et même en cuir ! Et cela restera ainsi pendant près de 1 500 ans !

C’est Venise qui révolutionne l’industrie du verre et en protège jalousement les secrets. Dès le XIIIe siècle, la Sérénissime isole ses ateliers sur l’île de Murano, punissant de mort l’artisan qui s’enfuirait pour vendre les techniques à une manufacture étrangère. Le secret le plus convoité de tous est la recette pour obtenir un verre transparent, fin et léger : le cristallo. Les grands d’Europe s’arrachent des pièces fastueuses, peintes, dorées et appliquées d’ornements colorés qui se jouent de la gravité. Mais les secrets quittent l’île vénitienne. Bientôt des ateliers s’ouvrent sur le continent, notamment en Bohême et en Angleterre. C’est là que, en ajoutant du plomb au verre, est inventé le cristal au XVIIe siècle. Quel affront pour la France, mère des Arts ! Louis XV riposte en autorisant la création de la célèbre manufacture de Baccarat en 1764 et en protégeant la manufacture royale de Saint-Louis. Le premier cristal français naît en 1785. De ces manufactures, toujours en activité, sortent les verres et objets d’art les plus raffinés du monde.

Les verres de Bernard y sont peut-être nés ! Mais, à défaut de signature systématique, il n’est pas toujours aisé de les identifier. Il faut bien se rendre à l’évidence, c’est un service de table, mais sans pied ! Datant de la première moitié du XXe siècle, il était peut-être utilisé lors des repas « à la bonne franquette », voire même pour un pique-nique chic dans l’herbe, devant la maison. Le verre le plus important est pour l’eau, puis, en ordre décroissant, se trouvent le verre à vin rouge, le verre à vin blanc et le verre à porto. La valeur du service est comprise entre 40 €, s’il s’agit de verre, et 80 €, s’il s’agit de cristal d’une grande maison.

Si on a toujours eu coutume de déguster plusieurs vins au cours d’un repas, ces services, posés sur la table, apparaissent au début du XIXe siècle. Auparavant les verres étaient disposés sur une desserte en dehors de la table. Lorsqu’un convive réclamait à boire, un serveur lui présentait son verre sur un plateau ! Entre 1679 et 1682, à la Cour de Louis XIV, une série d’empoisonnements impliquant de hauts personnages jette un vent de panique et de paranoïa sur Paris et Versailles. C’est la fameuse « affaire des poisons ». Cherchant par tous moyens à s’en prévenir, le verre à pied paraît plus sûr que le gobelet. En effet, les domestiques, forcés de les porter par la jambe, auraient ainsi eu plus de difficulté à y verser du poison… L’usage systématique des verres à pieds est né.
Bernard, prenez garde à votre service !
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