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Cheverny 2011

Buste votif anatomique étrusque



Il représente un jeune homme vêtu de la toga enveloppante marquée de plis, le bras gauche le long du corps, le droit ramené sur la poitrine au niveau du cœur. La tête de face, présente un visage juvénile. Les yeux, aux paupières supérieures bien marquées, sont légèrement inclinés vers l’extérieur; les arcades sourcilières sont à peine esquissées. Le nez est droit et surmonte une petite bouche charnue finement rendue, et un menton rond, légèrement relevé. La coiffure, formée de longues mèches régulières surmontant le front et descendant le long des tempes, dégage les oreilles bien dessinées. À l’avant de la toga, une déchirure (amande) laisse apparaître de nombreux organes internes parfaitement identifiables : poumons, cœur, foie, rein droit, estomac, intestins et vessie.

Terre cuite orangée.
Cassure au niveau du cou.
Art Étrusque, Latium, probablement Canino, IIIe-IIe siècle av. J.-C.
Hauteur : 68 cm

Provenance :
Collection du Docteur Pierre Découflé, acquis en 1960.

Publications :
  • Mario Tabanelli, Gli ex voto poliviscerali etruschi e romani : storia, ritrovamenti interpretazione, Florence, 1962, pp. 35-36 et p. 30 avec illustration.
  • Jean Macintosh Turfa, Anatomical votives and italians medical traditions, Madison, 1994, pp. 224-240, où le monument est mentionné dans les notes.

Certificat de Charles Ratton, 17 février 1960

          
« Je certifie que le buste en terre cuite photographié au verso est une œuvre originale exécutée en Italie au IIe siècle avant J-C, ex-voto ou mannequin anatomique. Cette pièce de toute rareté et dont l’état de conservation est remarquable pour une terre cuite de cette taille (seule la tête séparée du tronc est recollée) mesure 0m, 68 de hauteur. Elle aurait été retrouvée à Canino. Paris le 17 février 1960. »


Docteur Pierre Alexandre Joseph Découflé (Caen, 1908 - Bois-Guillaume, 1971)


Bachelier à quinze ans, Pierre Découflé est diplômé d’H.E.C. en 1929 et licencié en droit, puis travaille à la bourse de Londres. À la mort de son père, il débute des études de médecine à la Faculté de Paris, et devient chirurgien-chef à l’hôpital de Mantes-la-Jolie pendant la Seconde Guerre mondiale. Après le décès de son épouse, il part à Dakar en 1947 comme médecin généraliste. Il y séjourne dix-sept ans, et rentre en France en 1964, où il ouvre un cabinet à Elbeuf. Il décède en 1971.

En 1960, il acquiert chez Charles Ratton, à Paris, un buste étrusque qu’il rapporte à Dakar pour l’étudier. La statue trône dans son salon, et fait l’objet d’une correspondance soutenue avec les chercheurs et conservateurs du monde entier. Pierre Découflé s’y penche avec le regard d’un médecin et identifie vingt-huit organes différents dans l’amande polyviscérale.

Il le compare à quatre autres fragmentaires ou acéphales connus dans le monde (Musée du Louvre, musée archéologique de Madrid, musée national des Thermes à Rome, villa Giulia). Sept années de travail sont nécessaires pour achever les quatre cent cinquante pages de son “Traité d’Anatomie Viscérale Archaïque”, dans lequel il soutient, contre le point de vue dominant, que ce type de monument n’est pas un ex-voto, mais une terre cuite didactique visant à enseigner l’anatomie aux Étrusques.

Sa théorie est citée avec circonspection en 1962 par Mario Tabanelli et en 1994 par Jean Macinthosh Turfa.

Il a été conservé par l’un de ses enfants jusqu’à ce jour.

Un ex-voto sans équivalent connu au monde

 
Les ex-voto anatomiques en terre cuite se sont développés dans la région du Latium durant l’époque hellénistique. On retrouve essentiellement des têtes, des yeux, oreilles, mains, pieds, parties génitales féminines et masculines. Moins courants sont les organes internes isolés. Fabriqués selon la technique du moulage, ils étaient déposés dans les temples, offerts aux dieux, en prévention de maladie ou en remerciement d’une guérison. Le buste Découflé, probablement inventé à Canino, selon Charles Ratton, s’inscrit dans les rites votifs. Son iconographie associant la figuration humaine et les organes internes est exceptionnelle. Seuls quelques autres présentent cette particularité, mais sont tous acéphales et sans membre. L’ex-voto présenté est un personnage entier, vêtu, avec un chef détaillé, ce qui en fait une œuvre unique n’ayant aucun autre équivalent connu au monde. Un test de thermoluminescence confirmant la datation de l’œuvre sera remis à l’acquéreur.

Le monde étrusque


Cette terre cuite étrusque représente un jeune homme vêtu d’une toge avec, au centre, une ouverture qui laisse apparaitre différents viscères. Elle proviendrait de Canino, située dans la région du Latium, en Italie, et date de la période hellénistique (IIe siècle av. J.-C.). L’Étrurie se situait dans les régions actuelles de la Toscane, de l'Ombrie et du Latium soit le centre de la péninsule italienne. La civilisation Étrusque s'est développée à partir de l'âge du fer (IXe siècle av. J.C) jusqu'au Ier siècle av. J.-C., au moment de leur intégration en tant que citoyens de la République romaine. Les sources textuelles du monde étrusque n’existent pas. En revanche, les auteurs grecs et latins ont écrit à leur sujet, mais les dates étant postérieures, leurs propos font l'objet de débats. Les connaissances sur la civilisation étrusque sont principalement liés aux recherches archéologiques. L’Etrurie était constituée de douze cités-états dont Vulci. Canino dépendait probablement de cette cité. Toutefois, le contexte de la découverte de cette terre cuite étant inconnu, son origine précise reste incertaine.

Un homme jeune à la tête bien faite




Cet ex-voto mesure 68 cm de haut sur 32 cm de large, sa taille est plus petite que nature. Sa tête a une allure juvénile de face contrastant avec un profil adulte. Il existe de nombreuses représentations d’enfants en bas âge, mais celles de très jeunes hommes sont beaucoup plus rares. Son visage est rond, presque potelé ; son front est haut, ses oreilles sont parfaitement dessinées. Ses yeux en amande sont légèrement inclinés vers l’extérieur et les paupières supérieures sont bien marquées, contrairement aux paupières inférieures que l’on distingue moins. Les arcades sourcilières sont à peine esquissées. Il possède un nez droit, sa bouche est petite, charnue et finement dessinée. Le menton est rond et relevé vers l’avant, ce qui donne l’impression qu’il regarde au lointain. Des mèches de cheveux très régulières et détaillées surmontent son front et descendent le long des tempes. Le traitement de la chevelure en mèches est schématique. Le long de sa nuque une bande peut rappeler deux nattes qui s'entrecroisent évoquant une coiffure masculine que l'on trouve à l'époque classique. Le dessus et l’arrière du crâne sont lisses et caractérisés par l’absence de cheveux.



L’harmonie et la minutie se dégagent de cette tête. Un cou long et épais la rattache au reste du corps. À l’intérieur du cou, un tenon a été modelé pour servir d’assise au rétablissement de la tête qui a subi une décollation.

Le corps est vêtu d’une toge peu détaillée malgré la présence de quelques plis. Le vêtement est bien défini au niveau de l’encolure ; il cache tout le corps. Les deux bras sont enveloppés dans le vêtement, ce qui est une représentation peu courante. On devine le bras droit replié et la main placée au niveau du cœur ; une telle représentation est exceptionnelle car en général le bras est nettement visible. L’autre bras est également enveloppé dans le vêtement mais sa position le long du corps est plus conventionnelle. Le bas du corps n’est pas représenté ni même esquissé à travers la toge. Il est difficile de savoir où s’arrête la représentation du corps, à mi-cuisse ou au niveau du genou ?

Ce rendu très simplifié du corps contraste avec la qualité de la tête. On peut s’interroger sur la volonté de l’artisan de représenter un corps pour le dissimuler entièrement sous un drapé. Le personnage n’est peut-être ici que secondaire et sert uniquement à mettre en avant les viscères.

L’amande poly-viscérale





L’ouverture anatomique mesure 26.2 sur 11.7 cm et les viscères qui y sont figurés se trouvent principalement dans le thorax et l’abdomen. Le nombre d’organes identifiables est important et le rendu est minutieux. Mario Tabanelli place la représentation du cœur entre les deux poumons et décrit : « un foie médian et polylobé, occupe toute la brèche : dessous se trouve la vésicule biliaire. À droite est visible un rein ; plus bas l’estomac entouré de deux groupes de minces anses intestinales. La représentation du foie est irréelle, disposée quasi verticalement avec plusieurs lobes, le rein droit est trop petit et l’estomac rond est plus bas que la normale.»

Les organes sont représentés avec une certaine stylisation, mais l’attention avec laquelle ils sont traités démontre qu’ils sont le centre d’intérêt de l’artisan. «On peut retenir que l’artisan qui a réalisé la terre cuite possédait quelques notions approximatives de l’anatomie humaine ; soit il a pu observer une dissection ou alors on lui a décrite avec une certaine fidélité.» Le manque de gestualité et l’ouverture anatomique peuvent amener à se demander s’il s’agit d’une représentation d’un personnage vivant ou mort.

Les terres cuites votives entre le IIIe et du IIe siècle


Entre le IIIe et le IIe siècle avant J.-C. les terres cuites votives de type anatomique se développent en Étrurie méridionale. Les terres cuites représentant des ensembles de viscères ou un viscère isolé ont été retrouvées dans la région du Latium. En effet, les représentations de viscères isolés tels que : la tête, les yeux, les oreilles, les seins, les parties génitales féminines (utérus) et masculines, les mains et les pieds sont fréquentes. Les représentations de viscères isolés comme les ensembles anatomiques sont réalisés pour la plupart en terre cuite, mais quelques-uns sont en bronze ou en métaux précieux. Un exemple en marbre (conservé au musée du Vatican) est connu mais semble dater de la période romaine.



Les terres cuites étaient réalisées grâce à la technique du moulage. La plupart du temps elles sont monovalves; l’avers est moulé et le revers constitué d’une simple plaque d’argile. Cet ex-voto, lui, est un modelage, évidé et recouvert d’un engobe constitué d’argile. Les mêmes artisans travaillaient à la réalisation des vases et des ex-voto. Ces artisans fonctionnaient en atelier. Cet ex-voto est le produit d’un artisan d’un atelier compétent qui maitrise très bien ces techniques.

Ces objets ont généralement été retrouvés à proximité des sanctuaires. Les sanctuaires ne pouvant contenir un nombre toujours croissant d’ex-voto, ces derniers sont la plupart du temps retrouvés dans des fosses.

Les représentations de viscères isolés sont courantes dans le monde étrusque; en revanche, la représentation d’un ensemble d’organes placé à l’intérieur d’une figuration humaine est extrêmement rare. Diverses hypothèses ont été formulées sur la fonction de ces objets. Ces ex-voto étaient offerts aux dieux en prévention des maladies. Ils représentaient le plus souvent l’organe malade et devaient aider à la guérison du donateur. Les organes de l’ex-voto de Canino ne présentent apparemment aucun signe pathologique, mais on peut penser qu’il était malgré tout lié à la santé.

Mirko Grmek et Danielle Gourevitch attribuent à ces objets une fonction apotropaïque et « magico-religieuse ». Le Docteur Découflé propose une fonction didactique. Cette supposition n’a pas été reprise par les chercheurs, car ces représentations anatomiques sont approximatives et les lieux de découverte, les sanctuaires, privilégient la thèse de l’ex-voto.

Il existe d’autres ex-voto poly-viscéraux : une terre cuite étrusque représentant un tronc féminin avec une ouverture anatomique est conservée au musée du Louvre, une autre de sexe masculin est conservée au musée archéologique de Madrid et deux autres exemples se trouvent, l’un au musée national des Thermes et l’autre à la villa Giulia à Rome. Tous ces exemples, bien que représentant un ensemble de viscères placés dans un tronc humain, diffèrent fortement de l’ex-voto de Canino. En effet, ils ne sont constitués que d’un tronc, sans bras, ni jambes et acéphale. L’ex-voto de Canino, lui, est un personnage entier, vêtu d’une toge avec une tête détaillée, ce qui fait de lui une représentation unique n’ayant aucun équivalent au monde. Il émane de cette représentation un aspect mystérieux et symbolique.

« Traité d’Anatomie Viscérale Archaïque » du docteur Découflé : résumé

 
Le docteur Pierre Découflé consacre sept années de sa vie pour rédiger une thèse de 450 pages sur l’évolution de la représentation de l’anatomie humaine.

Il commence par définir le rapport qu’entretiennent les civilisations aux viscères. Tout d’abord, il traite de la civilisation égyptienne et remarque que sa seule relation avec l’anatomie humaine est liée aux rituels d’embaumement, qui demande une parfaite maitrise de l’anatomie. Cependant, le docteur Découflé précise qu’il n’existe pas d’ébauche plastique. Lorsqu'il aborde la civilisation grecque, il explique qu’il n’existe rien qui se rapporte aux viscères. Pour lui les connaissances en anatomie viscérale sont celles d’Hippocrate des Ve et IVe siècle avant notre ère. Il évoque ensuite la civilisation étrusque qui lui semble être celle qui maitrise le mieux l’anatomie viscérale.

Il analyse ensuite des représentations plastiques d’anatomies viscérales, en réalisant une fiche type par œuvre (numérotation des figures, nature de la pièce, dimensions, origines, datation, situation actuelle, nom de ceux qui les ont antérieurement décrite, points anatomiques, points remarquables, étude critique). Il étudie de cette manière : l’uomo aperto du musée du Vatican, l’ex-voto conservé au musée de Modène, celui du musée archéologique national de Madrid, l’ex-voto du Louvre, ainsi que celui du musée national des thermes de Rome.

Il se concentre enfin sur l’étude précise de son « mannequin » anatomique. Pour le docteur Découflé, il s’agit d’un «mannequin » statuaire anatomique, qui n’est autre que le témoignage d’une dissection qui suit une incision.


BIBLIOGRAPHIE

  • LECLANT Jean (dir.), Dictionnaire de l’Antiquité, Paris, PUF, 2005.
  • LOCATELLI Davide, Les étrusques, Paris, Hazan, 2010.
  • PALLOTTINO Massimo, La civilisation étrusque, Paris, Payot, 1949.
  • ROBERT Jean-Noël, Les étrusques, Paris, Les belles lettres, 2004.
  • THUILLIER Jean-Paul, Les Étrusques la fin d’un mystère, Paris, Gallimard, 1990.
  • Ouvrages sur les techniques
  • MULLER Arthur, Description et analyse des productions moulées, in Le moulage en terre cuite dans l'Antiquité, actes du XVIIIe colloque du Centre de recherches archéologiques, Lille III, 7-8 décembre 1995, Villeneuve-d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 1997.
  • COMELLA Annamaria, Circolazione di matrici in area etrusco-laziale e campana, in Le moulage en terre cuite dans l'Antiquité, actes du XVIIIe colloque du Centre de recherches archéologiques, Lille III, 7-8 décembre 1995, Villeneuve-d'Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 1997.
  • CHASTEL André (dir.), La sculpture : méthode et vocabulaire, Paris, Imprimerie nationale, 2000. Ouvrages traitant de la représentation des viscères dans le monde antique :
  • GRMEK Mirko et GOUREVITCH Danielle, Les maladies dans l’art antique, Poitiers, 1998.
  • GRMEK Mirko et GOUREVITCH Danielle, La médecine étrusque, Suresnes, s.d.
  • MACINTOSH TURFA Jean, Anatomical votives and italians medical traditions, in Murlo and the Etruscans : art and society in ancient Etruria, Madison, University of Wisconsin Press,1994, p.224-240.
  • TABANELLI Mario, Gli ex voto poliviscerali etruschi e romani: storia, ritrovamenti interpretazione, Florence, 1962.
  • TABANELLI Mario, La medicina nel mondo degli Etruschi, Florence, 1963.

Dossier préparé avec la collaboration de


Angéline Marcadet, Clara Thalabot, Céline Vallée
Étudiantes en master à l’Université François Rabelais, Tours

Mannequin présentée avec l’expertise de


Christophe Kunicki
Archéologie méditerranéenne, Paris