Un lecteur de La Chaussée Saint-Victor nous précise que la toile dont il envoie la photo est signée E. Boutry et datée 1879. Le commissaire-priseur Aymeric Rouillac expertise cette peinture, œuvre de jeunesse d’un sculpteur lillois.
Six belles roses, jaune, blanche, pourpre et rose, fraîchement coupées dans un jardin, s’épanouissent dans un joli vase en faïence à décor de coquelicots multicolores. Le vase est posé sur une console de marbre gris devant un fond noir, permettant aux couleurs d’exploser de façon éclatante. La rose blanche qui domine la composition est la source de lumière de cette toile. Plus qu’une nature morte il faut y lire une déclaration d’amour.
Si les coquelicots du vase symbolisent la fragilité des sentiments : « Fanant si vite il faut nous aimer au plus tôt ! », la rose, elle, est une déclaration passionnée, romantique et poétique. En variant les couleurs de son bouquet, le peintre se dévoile devant celle à qui ce tableau est destiné. La rose blanche lumineuse au sommet affirme la pureté et l’innocence de son élan. La rose jaune qui tombe légèrement en bas à gauche, vers la signature, exprime son inquiétude quant à la fidélité de sa maîtresse. Une fleur rose tente de la rattraper. C’est le rose de la tendresse mais aussi de la timidité du jeune peintre. La fin de l’histoire se lit peut-être avec cette rose pourpre de la passion, coupée trop court et tombée du bouquet… Elle git tragiquement sur le marbre froid et gris. « Les histoires d’amour finissent mal… en général ! »
Le sculpteur lillois Edgard Boutry (1857-1938) peint ce bouquet alors qu’il n’a que 22 ans. Il est l’élève du sculpteur Albert Darcq aux Écoles Académiques Lilloises, auquel il succèdera plus tard. Les cours d’une école d’art sont complets : dessin, peinture et sculpture. Sur ce tableau, le modelé des fleurs et du vase, ainsi que les jeux d’ombre permettent de restituer en deux dimensions (hauteur et longueur) la réalité d’un objet en trois dimensions (profondeur) comme le ferait un sculpteur. Élève de l’école des Beaux-arts de Paris puis médaillé du Prix de Rome en 1885, Boutry sera le sculpteur officiel du Nord de la France, réalisant notamment de nombreux monuments aux morts à Lille après la première guerre mondiale.
Cette petite toile dont on ne connait pas les dimensions peut être estimée entre 200 et 300 € en vente publique. Plus que le prix où le nom du sculpteur, la variété botanique du langage amoureux est le véritable sujet de cette œuvre, signée d’un jeune artiste un peu gauche…mais très amoureux !
Cette semaine, Patrick de Villiersfaux nous fait parvenir la photo d’une coupe en cristal. Elle est dans la famille depuis les années 1960-1970 et porte la signature « Schneider France », nous renseigne son propriétaire. Me Philippe Rouillac, commissaire-priseur, nous éclaire sur l’histoire de cette trouvaille aux accents vintage.
Plus de fleurettes et d’entrelacs, plus de dorures ni de brocards chatoyants. Laissons place aux formes épurées et aux matériaux sobres avec le design des années 1960. Translucide, aux courbes douces et élancées, cet objet nous inspire même ce certain zen, cher à la culture orientale. Le modèle n’est guerre classique. C’est l’impact d’une goutte d’eau sur le sol qui est capturé dans cette coupe, créant ainsi une forme asymétrique originale pour un objet qui est avant tout un objet usuel. Finalement, si nous prenons le temps de la contempler, cette coupe en cristal est plus une sculpture qu’un simple récipient. Pour évoquer la pureté de l’eau, le cristal semble tout désigné. Ses qualités intrinsèques sont sa brillance, son éclat et le son caractéristique qu’il produit. Concernant la forme de cette coupe, elle a été obtenue par soufflage, singulière technique mettant à l’effort ces merveilleux artisans que sont les souffleurs de verre.
La verrerie Schneider est fondée à Nancy, centre artistique important pour la France du début du XXème siècle, par deux frères. Les grands noms de la verrerie française comme Daum et Gallé opèrent également à Nancy. En 1918, l’incendie de la fabrique Gallé va profiter aux frères Schneider qui accueillent un groupe d’artistes, « privés de toit », chez eux. Schneider emprunte ainsi certaines techniques à l’incontournable Gallé, un bel exemple de solidarité et de coopération professionnelle. Des années 1950 à 1970, c’est l’un des fils Schneider qui dessine les modèles produits par la fabrique et insuffle à la tradition verrière familiale un air de modernité avant la fermeture définitive en 1981.
La mention « France » apparait sur les objets après la Seconde Guerre mondiale. La coupe de fruits se situe donc dans cette dernière période de production. Il s’agit d’un modèle des années 1960. Malgré quelques rayures d’usages, l’état général semble bon et, sous réserves d’un examen plus approfondi, nous pouvons estimer cette jolie coupe à 50 euros. Un bon investissement pour un objet vintage dans l’air du temps…mais chargé d’histoire !
C’est à la plus ravissante femme qu’ait connu le Loir et Cher que l’on doit l’inspiration de notre pendule. En marbre noir et en onyx vert, elle est flanquée d’un obélisque de part et d’autre, à la façon d’une garniture de cheminée. Des symboles ésotériques sont gravés en or et blanc dans la pierre. Ils se veulent des hiéroglyphes mais n’en sont pas, On y voit le faucon du dieu égyptien Horus, des cobras, des ailes d’aigles et d’autres animaux impressionnants. Le plus spectaculaire reste à découvrir : trois statuettes de bronze encadrent le cadran émaillé. Au dessus, un être fantastique mi-femme, mi-lionne, mi-ange ou démon est allongé. C’est une sphinge. De chaque coté, assis sur leurs pattes arrières, deux griffons griffus nous fixent du regard. Les vers de Lamartine « Ô Temps suspens ton vol… » ont rarement sonné si juste !
Le goût pour l’Égypte prend un essor considérable après l’expédition de Bonaparte dans ce pays de 1798 à 1801, le savant français Champollion parvenant à déchiffrer les hiéroglyphes. Trente plus tard, un obélisque de 230 tonnes de granite est rapporté par bateau de Louxor. Il est installé sur l’une des plus belles places de Paris : l’actuelle place de la Concorde. Mais, on doit la figure de la sphinge à la Marquise de Pompadour, celle là même qui fit bâtir le ravissant château de Ménars. La sphinge (masculin sphinx) est cet être cruel qui dévorait sous les murailles de la ville de Thèbes ceux qui ne savaient résoudre son énigme : « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes, puis deux jambes, et trois jambes ensuite ? ». Œdipe est le premier à trouver la réponse : l’homme passant de l’enfance à quatre pattes à l’âge adulte sur ses deux jambes aux quelles il faut ajouter une canne dans son vieil âge ! Madame de Pompadour, favorite du roi Louis XV dans les années 1750, avait choisi de se faire représenter en sphinge, pour montrer sa culture et… son pouvoir. Il reste une grande statue de La Pompadour en sphinge dans le château de Vic-sur-Aisne. Celle de Ménars ayant malheureusement disparu.
Cette pendule mêle donc avec talent différents registres historiques et artistiques. La précision du cadran et de ses chiffres romains fait penser à une production de l’époque de la Restauration vers 1830-1840. Mais l’allure des griffons et certains détails ne permettent pas de trancher définitivement en ce sens. Cela pourrait être plus tardif. Une image du mouvement serait précieuse pour estimer cet objet. Comptez sur 400 € si cette pendule date de la fin du dix-neuvième siècle. Ajoutez un zéro si la pendule est plus ancienne !!! Et si la sphinge vous pose une question a laquelle vous ne savez pas répondre, tentez de la séduire et emmenez là faire un tour dans le parc de Ménars !
Cette semaine, Marie-Ange de Salbris soumet à Me Philippe Rouillac, commissaire-priseur, un imposant cerf en bronze venu de la Sologne giboyeuse.
Ce cerf est aux écoutes. Il monte, gracieux, sur un éperon rocheux, peut être pour mieux observer une harde de biches délaissée par un vieux rival imprudent. Les bois de l’animal comptent dix cors. Ces petites ramifications trahissent son âge, entre cinq et six ans. Il vient juste d’atteindre l’âge adulte, quoi de plus avantageux en cette belle période du brame ? L’animal est noble, le matériau aussi ! Le bronze, qui résiste aux ravages du temps, s’obtient par un alliage de cuivre et d’étain. On ne le sculpte pas directement dans sa masse. L’artiste élabore en premier lieu un modèle en terre ou en cire, puis en plâtre et c’est le moule issu de ce dernier qui servira à couler le bronze. Une fois fondus, les bronzes sont retouchés à la main puis patinés, c’est-à-dire oxydés artificiellement.
Observons une vive ciselure et une belle patine verte et brune sur ce modèle. L’œil exercé du connaisseur ne manquera pas d’examiner la qualité de ces détails, ce sont eux qui insufflent la vie à l’alliage froid. Les procédés du moulage et de la fonte permettent aux sculpteurs de diffuser leurs œuvres en de multiples exemplaires. Ainsi, il devient possible de s’offrir un bronze de belle qualité à un prix raisonnable. Bien souvent, les fondeurs achètent un certains nombre de modèles à l’artiste ainsi que le droit de les reproduire. Le grand Auguste Rodin lui-même usa largement de la méthode pour vendre ses sculptures.
Ce cerf mesure plus de 60 cm, taille remarquable pour un bronze et constituant un plus pour son évaluation. Signé sur le rocher « M. FIOT » ; Maximilien Fiot né en 1886 en Touraine, au Grand Pressigny, et formé à Paris se spécialise dans les bronzes animaliers. L’édition de ses modèles est confiée à la fonderie Susse. Décédé en 1953, son œuvre date de la première moitié du XXème siècle mais s’inscrit totalement dans l’esprit des grands bronziers du XIXème comme Mène ou Barye.
Sous réserve d’examen, vous pourrez acquérir une édition de ce grand cerf aux aguets pour environ 1 000 à 1 500 €. La Saint-Hubert retentira prochainement à Cheverny et la faune de Maximilien Fiot fréquente régulièrement les hôtels des ventes, autant d’occasions de courir le cerf…en toute saison !
Renée nous avait soumis une assiette décorée d’une scène humoristique signée "Terre de Fer, HB et Cie". Dans un salon à la mode de la fin du XIXème siècle, une jolie femme joue du piano. Un homme en frac l’interrompt : « Madame est Marseillaise ? ». « Sans doute M. le Préfet » lui répond-elle ». Celui-ci quitte son siège et déclare : « Alors permettez que je me lève…quand j’entends jouer la Marseillaise je l’écoute toujours debout ! »
La galanterie est au cœur du pouvoir sous la Troisième République. Épouses et courtisanes ont leurs entrées aussi bien au Sénat qu’à l’Élysée.Si M. le Préfet montre une galanterie empressée, il sacrifie avant tout au plaisir d’un bon mot : qu’on appelle à Marseille, «galéjade».
Cette assiette produite par la Manufacture de Choisy-le-Roi, dans la région parisienne, appartient à une série d’ « assiettes parlantes » intitulée « Galéjades Marseillaises ». Le dictionnaire nous apprend qu’une galéjade est en Provence la « façon exagérée et plaisante de raconter ou de peindre les choses. » Ce mot est emprunté à l’ancien Occitan « Galejado », qui veut dire se moquer. Le romancier Marcel Pagnol met en scène des personnages truculents, comme Marius ou César, qui manient la galéjade avec talent. De nos jours encore, les hommes politiques résistent rarement à la tentation de faire un bon mot. Le galant préfet de cette assiette a certainement fini sa carrière au Sénat. Gageons qu’en ce week-end électoral les différent(e)s candidat(e)s au fauteuil de Sénateur feront eux aussi quelques galéjades pour convaincre les derniers grands électeurs de voter pour eux.
Ces assiettes allaient généralement par douze. Leur production était bon marché. De forme circulaire elles sont de petite taille (moins de 20 centimètres) : idéales comme assiettes à dessert ou à fromage. Leur décor n’est pas peint à la main mais imprimé dans une seule couleur, ici une nuance de noir et de gris. Cette économie de moyen permettait de varier rapidement les sujets, pour toujours coller à l’esprit du moment : mois de l’année, vie de Jeanne d’Arc, chasses, fables, Histoire de France ou histoires drôles… Esseulée, notre assiette se négocie quelques euros dans un vide grenier. Si vous reconstituez la série complète, imaginez d’y servir une tarte-tatin lors de la rentrée parlementaire. Il ne reste plus qu’à passer à table et à souhaiter à notre nouvel(le) élu(e) de découvrir une galéjade… au creux de son assiette !